Les ombres de l’Araguaia ∴ Guiomar de Grammont

par Electra

Mon premier roman brésilien, pour la rentrée littéraire 2017. Sorti le 14 septembre dernier, il s’agit du premier roman traduit de Guiomar de Grammont, professeur à l’université d’Ouro Preto, elle a créé un prix littéraire et a été récompensée pour un recueil de nouvelles. Elle est enfin traduite en français pour ce roman, qui vous plonge immédiatement au cœur de la jungle amazonienne brésilienne, l’Araguaia.

Le roman ouvre sur les mots d’un homme, dont on ignore le nom, griffonnés dans un carnet et qui s’adresse à sa petite amie. C’est un jeune guerrier révolutionnaire, qui comme de nombreux étudiants utopistes de son époque (les années 70) a décidé de rejoindre une guerilla de libération des paysans.  Il raconte ici sa vie quotidienne de guerillero, poursuivie par l’armée brésilienne (10 000 soldats furent envoyés pour combattre une soixantaine d’étudiants – imaginez l’issue…). Ce jeune homme s’est retrouvé soudainement isolé dans cette jungle, poursuivi par l’armée, blessé – il fuit dans cette jungle étouffante, et peu à peu perd conscience du temps présent. Son seul attachement à la réalité est sa petite amie, venue un temps combattre à ses côtés et qui est repartie, enceinte.  Sa survie est éprouvante, obligé de fuir, il attrape la malaria, les animaux de la jungle (jaguar, boa, etc.) sont nombreux et extrêmement dangereux. Les jours passent, il tente de rejoindre ses camarades, sont-ils encore en vie ?

Qui est ce jeune homme ? Et qui lit ses mots ? Il s’agit de Sofia. Elle lit ce cahier, éprouvée par les mots, le sang et les larmes de ce jeune homme. Sofia avait un frère, Leonardo. Idéaliste, il avait 20 ans lorsqu’il a disparu. Il voulait aussi renverser la dictature brésilienne de l’époque et aux dernières nouvelles, il avait rejoint les guerilleros de l’Araguaia. Sofia l’avait idéalisé et en grandissant, elle fut incapable de combler ce vide. Vingt ans après, le père est décédé et la mère de Sofia s’est enfermée dans le chagrin. Sofia décide alors de reprendre sa vie en main, en allant à la recherche de son frère.

On dirait un rêve maintenant, la végétation envahit les sentiers. Mes blessures sont devenues des cicatrices, elles vont disparaître. Comme les noms. Ils vont disparaître, peu à peu, en même temps que ce que nous ne voulons pas nous rappeler.

Au cours d’une enquête, qui l’amène sur les chemins de la clandestinité révolutionnaire en lutte contre la dictature, un ami proche lui fait parvenir ce carnet. Sofia est intriguée, car après aux mots de cet inconnu, se succède ceux d’une jeune femme, qui a décidé de suivre A. dans la jungle amazonienne. Etudiante comme lui, originaire d’une grande ville, elle doit enseigner aux enfants des paysans et des indiens mais la vie dans la jungle ne lui convient pas. La jeune femme souffre de cette vie « inhumaine », les moustiques, les animaux sauvages (serpents, sangliers), la malaria – et l’attitude du commandant envers elle sont insupportables. La jeune femme tombe enceinte mais décide de ne rien dire les premiers temps afin d’éviter un avortement forcé. Le cahier s’arrête là.

Qui l’a écrit ? Qui était A. ?  La jeune femme veut absolument savoir la vérité sur le sort de son frère. L’amnistie générale n’a pas permis aux victimes de s’exprimer, elle a eu l’effet d’une chape de plomb sur le pays. Elle a tout simplement effacé les heures sombres d’un pays. Une sorte d’amnésie sur la mémoire collective. Plus personne n’en parle, et au début la jeune femme se heurte à ce silence. Mais les langues vont se délier, et Sofia va devoir affronter une vérité à laquelle elle n’était pas vraiment préparée : découvrir le vrai visage de son frère, et celui d’un pays.

Guiomar de Grammont est une économe des mots, « une langue sèche et concise » nous confie son éditeur. J’ai été très marquée par les témoignages de ces deux jeunes étudiants entrainés dans ce combat perdu d’avance, et l’auteure vous plonge littéralement dans la moiteur de la jungle amazonienne, les moustiques, les serpents, les cris des singes, la malaria, rien ne vous est épargné. J’ai eu l’impression d’être à leurs côtés, d’avoir sans cesse les vêtements trempés, de ne pas pouvoir dormir d’un sommeil profond et calme – toujours sur le qui vive.

J’ai mis, je l’avoue, quelques chapitres avant d’entrer vraiment dans le roman, puis j’ai dévoré les pages avant d’être un peu surprise par une fin que j’ai trouvée un peu hâtive. Non pas, que l’auteure finit mal son roman – même si l’une des révélations finales m’a parue un peu trop facile, simplement j’étais prête à rester en la compagnie de Sofia encore quelques temps. A réfléchir, oui, la fin est trop hâtive, il y avait tant à dire sur cette période sombre.

Un sujet grave et émouvant mais fort bien traité, ainsi l’auteure brésilienne évite tout manichéisme, personne n’était ni blanc ni noir, les exactions eurent lieu des deux côtés. Les seules victimes furent la population locale (paysans et indiens) qui furent pris en otage entre les deux camps. Guiomar de Grammont dénonce par la même occasion la dictature brésilienne, sujet largement omis dans les livres d’histoire. Pour ma part, seules les dictatures chiliennes et argentines ont été largement évoquées par les médias. Le roman a reçu le prix National Pen Club du Brésil en 2017.

« Guiomar de Grammont est une des principales forces silencieuses de la littérature brésilienne. »   O Tempo

Et bonne nouvelle, j’ai un exemplaire à vous faire gagner ! Le jeu (et ses conditions) est organisé sur mon compte Instagram (theflyingelectra) jusqu’au 1er octobre inclus.

♥♥♥

Éditions Métailié, Palavras cruzadas, trad.Danielle Schramm, 2017, 240 pages

Et pourquoi pas

4 commentaires

keisha 27 septembre 2017 - 7 h 26 min

Hum, la jungle amazonienne, tu en parles bien. Je serais passée à côté de ce roman…

Electra 27 septembre 2017 - 8 h 05 min

Moi aussi ! Mais maintenant je connais une dizaine de mots brésiliens pour désigner les serpents, sangliers ou tiques ! Le Brésil et son Amazonie..

gambadou 27 septembre 2017 - 21 h 39 min

Une période sombre que je connais peu.

Electra 27 septembre 2017 - 21 h 40 min

Pareil ! J’en ai appris beaucoup avec ce roman.

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