Comment j’ai rencontré les poissons · Ota Pavel

par Electra

Il aura fallu attendre une nouvelle édition de #maiennouvelles pour que je lise enfin ce recueil ! Je l’ai découvert il y très longtemps, en regardant BT américaine qui l’a lu en anglais et adoré. Je l’ai vu publié en français, sortir en version Poche et pourtant … mais c’est enfin chose faite et la Tchécoslovaquie nous attend !

J’ignorais tout d’Oto Pavel, de son parcours, de son âge, de sa mort prématurée. Je l’ai appris après ma lecture. L’histoire ? Ce recueil regorge de souvenirs, celle d’un homme adulte qui se souvient de cette enfance si particulière, celle à la croisée de l’histoire, et celle de son père, qu’il aimait profondément. Comment vivre dans l’âge adulte ? C’est également la question que l’auteur se pose à la fin du livre. Benjamin d’une fratrie de trois garçons, notre héros vénère son père : ce dernier a été élu le meilleur vendeur au monde pour Electrolux ! L’homme qui a toujours rêvé de gloire et de fortune s’emploie à s’offrir une belle Américaine, un magnifique manteau à sa femme .. Oui, la vente d’aspirateurs peut rapporter gros. Nous sommes à Prague, avant la guerre et les parents du narrateur forment un couple atypique : il est Juif, rêveur, elle est catholique et très terre à terre. Elle laisse à son mari le droit de courir après des chimères, ce qu’il fera toute sa vie…

J’avais les poissons dans le sang, je voulais retourner à la pêche.

Le père a une passion : la pêche (aux carpes, aux truites) et d’ailleurs il va perdre en gros un achetant un étang à carpes, ne comptant qu’une seule carpe… adieu les vacances en Italie. Mais rien ne vaut les heures passées à pêcher, à suivre ce père fantasque, à aller à la campagne chez l’oncle Karel, à écouter son père chanter et rêver tout haut. Les années passent et soudainement les Allemands sont là.  Le port de l’étoile, puis les insultes, le père du garçon est licencié : un Juif vendeur d’aspirateurs ? La nourriture vient à manquer. Alors on se transforme en pêcheur nocturne. Et puis, un jour, le père et les deux fils aînés sont emmenés en camp de concentration. Notre héros a douze ans et il va chaparder comme il peut pour ne pas mourrir de faim et prendre soin de sa mère.. et toujours cette obsession pour la pêche, pour cette aube matinale, où le brouillard se lève doucement, où les oiseaux chantent .. c’est magique ! La guerre prendra fin, et le père se transformera en communiste convaincu et surtout en vendeur prolixe de tue-mouches !

Je ne pense plus à rien. Parce que la rivière, ce n’est pas un ruisseau. La rivière, c’est le puits profond de l’oubli.

C’est touchant, très émouvant mais aussi drôle – un chronique familiale et historique, on quitte Prague pour la campagne et ses ruisseaux, on quitte un pays libre, pour un pays assiégé .. Un témoignage poignant et une déclaration d’amour pour la liberté, quelle liberté ? La liberté de pêcher.

Ce livre m’a touché car il m’a rappelé des souvenirs de pêche avec mes proches disparus il y a très longtemps, mon père en particulier. Il nous emmenait aussi quand nous étions enfants à l’étang pêcher les carpes et piéger les anguilles. J’ai depuis toujours aimé les étangs et les ruisseaux. Je me souviens, dans la barque, glisser la main dans l’eau, essayant d’attraper les nénuphars. Je me souviens accrocher le ver de terre et lancer la ligne. Je me souviens qu’étant la seule fille, je papotais tout le temps,  rompant le sacro-saint silence, et énervant le reste de la famille mais que j’arrivais toujours à pêcher plus que tout le monde.

♥♥♥♥

Editions Folio, Smrt krásnych Srncu, trad. Barbara Faure, 2020, 288 pages

Photo by Brooks Rice on Unsplash

10 commentaires
0

Et pourquoi pas

10 commentaires

keisha 12 mai 2021 - 8 h 20 min

Je pensais que c’était un roman? hé bien non.

Reply
Electra 12 mai 2021 - 21 h 02 min

En fait, ça pourrait l’être un peu .. c’est une succession de souvenirs, pas dans l’ordre chronologique – bref, qu’importe, c’est excellent !

Reply
Kathel 12 mai 2021 - 11 h 15 min

Des nouvelles qui te rappellent de bons souvenirs, ça n’a pas de prix !

Reply
Electra 12 mai 2021 - 21 h 03 min

Oui ! J’ai souvent du mal à connecter mes propres souvenirs avec les livres, et là ça m’est arrivé après – je fais le lien inconsciemment 🙂

Reply
Marie-Claude 13 mai 2021 - 0 h 11 min

Je ne pensais pas qu’il te ferait un tel effet! Il va falloir que j’aille y voir de plus près, maintenant!

Reply
Electra 13 mai 2021 - 17 h 37 min

Oui moi non plus, mais il est superbe ! Une vraie pépite et je lis tellement peu de livres sur ce pays ! Le père va définitivement te conquérir !

Reply
Passage à l'Est! 13 mai 2021 - 19 h 57 min

Je pensais comme Keisha que c’était un roman, mais j’ai maintenant ma réponse. Comment résister à cette chronique si enthousiaste et à ce livre qui donne visiblement un regard frais et différent sur ce milieu du XXe siecle centre-européen?

Reply
Electra 14 mai 2021 - 11 h 49 min

exactement ! on ne parle que trop peu de ce qui s’est passé là-bas à cette période et la relation père-fils est si tendre !

Reply
krol 16 mai 2021 - 17 h 41 min

Ton regard sur ce recueil de nouvelles est intéressant, je le note.

Reply
Electra 16 mai 2021 - 17 h 49 min

Merci ! Bonne lecture 🙂

Reply

Laisser un commentaire

* En utilisant ce formulaire, vous acceptez l'utilisation temporaire de vos données pour ce site.