Without you, there is no us · Suki KIM

My secret life teaching the sons of North Korea’s elite

par Electra
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J’ai cité son roman The Interpreter comme mon coup de coeur 2025 aussi il me tardait de lire l’unique autre livre disponible : Without you, there is no us. J’avoue que j’avais grand hâte de retrouver sa plume et du coup, j’ai réalisé que j’enchainais deux livres de non fiction mais qu’importe. Ils étaient heureusement fort différents. Suki KIM a eu l’opportunité d’enseigner dans une école privée à Pyongyang en Corée du Nord. La jeune femme s’y était rendue une première fois en tant que journaliste puis a réussi à être embauchée par cette organisation religieuse américaine qui avait financé entièrement la création de cette école particulière. On n’y enseigne que l’anglais. Mais tous les enseignants sont supposés être religieux (Suki KIM en est l’exception) même si le prosélytisme est interdit en Corée du Nord. Ils doivent uniquement enseigner l’anglais à travers des manuels tous approuvés en amont.

Suki KIM y est allée à deux reprises en 2011 et a réussi à cacher les notes qu’elle a prises tout du long de son séjour, en particulier ses échanges avec ces jeunes étudiants nord-coréens. Son récit est déroutant, parfois glaçant et interroge vraiment sur cette jeunesse entièrement coupée du monde. Ils connaissaient l’intranet mais pas internet. Ignorent ce que ce sont les réseaux sociaux, ou les taxes… Mais ils citent avec révérence le nom leurs glorieux chefs dès qu’ils le peuvent. Ils les chantent, les vénèrent, répètent à l’infini leurs exploits… Ils défendent l’idée que leur régime est tourné entièrement vers le collectif mais ne voit pas de souci à vénérer un homme, avoir son portrait partout et laisser le peuple mourir de faim…

La jeune femme comprend rapidement que l’établissement est une prison dorée. Elle n’a pas droit de quitter les murs et surtout aucun déplacement n’est possible sans son « minder » – un accompagnant qui n’est autre qu’un agent au service du gouvernement nord-coréen. On l’a aussi prévenu que toutes ses conversations téléphoniques ou échanges par mail seraient lus. Elle découvre ainsi rapidement ce que signifie le manque de liberté. Elle a la télévision dans sa chambre et a juste accès à la BBC Asie. Elle l’allume le soir afin de se sentir moins seule.

Elle préfère cacher ses écrits en les enregistrant sur des clés USB qu’elles transportent avec elle. Elle découvre peu à peu la vie d’un prisonnier. Elle prend ses trois repas à la cantine et parvient peu à peu à communiquer avec ses élèves. Ces derniers font tous partie de l’élite nord-coréenne. Ils ont quitté les deux universités les plus réputées du pays après avoir été éduqués dans les écoles primaires et secondaires classées « 1 » réservées aux meilleurs élèves et surtout aux enfants des puissants. Leur attitude est ambivalente, car très vite, elle comprend que certains mentent comme ils respirent et d’autres semblent la regarder comme l’ennemi.

I reminded myself that I did not come from a place where mind games were a prerequisite for survival to such an extreme degree, a place where the slightest act of rebellion could have unimaginable consequences.

Car même si Suki KIM est d’origine coréenne, elle est avant tout Américaine – et ils haïssent l’Amérique, alliée de la Corée du Sud. D’ailleurs, ils adorent critiquer son pays mais les jeunes ignorent presque tout du monde extérieur. Ils ne font que répéter ce que le gouvernement leur dit depuis leur enfance. Ils n’ont jamais eu accès à Internet, ont vu un ou deux films étrangers, et ont comme référence des chansons datant de plus de trente ans. Et surtout, ils croient qu’ils sont les meilleurs en tout. Ainsi, ils pensent que le monde entier leur envie leur kimchi. Chaque jour, la jeune femme doit entendre ces propos et surtout se forcer à ne pas réagir.

Avec le temps, elle arrive à instaurer un dialogue et les questions commencent, sur le gouvernement américain, sur le cinéma, leur culture .. Elle doit sans cesse penser à répondre de manière à ne pas les mettre en danger, et ni à se mettre en danger car tout peut être répété.  Lorsqu’elles leur demandent un jour de rédiger une lettre, elles découvrent qu’ils ne savent pas ce que c’est. Encore moins une lettre de motivation. Ici, on ne postule pas sur un poste, le gouvernement vous nomme comme c’est le gouvernement qui choisit votre université, votre carrière, votre vie …

TIME THERE SEEMED TO PASS DIFFERENTLY. When you are shut off from the world, every day is exactly the same as the one before. This sameness has a way of wearing down your soul until you become nothing but a breathing, toiling, consuming thing that awakes to the sun and sleeps at the dawning of the dark. The emptiness runs deep, deeper with each slowing day, and you become increasingly invisible and inconsequential. That’s how I felt at times, a tiny insect circling itself, only to continue, and continue. There, in that relentless vacuum, nothing moved. No news came in or out. No phone calls to or from anyone.

Lorsque la jeune professeur leur donne leur premier essai à rédiger, c’est la panique. Aucun n’a jamais eu de note de synthèse à rédiger, de pensée critique. Et donner son avis en conclusion? Il n’existe pas d’avis personnel. Les étudiants craignent d’avoir une mauvaise note en anglais. Elle comprend rapidement qu’ils ont été envoyés ici et n’ont plus de contact avec leurs familles. Parfois pendant deux à trois ans. Leur statut privilégié, qui les protège d’un service militaire (long de 10 ans) ne leur assure pas non plus de liberté.

L’autre grande découverte est le travail obligatoire. Depuis leur plus jeune âge, ils sont habitués à construire, jardiner, faire toutes sortes de tâches pour le gouvernement. Ainsi, du jour au lendemain, leurs cours s’arrêtent et ils partent tous construire des immeubles, planter des arbres, etc. Les tâches sont rudes et ces étudiants ne sont pas habitués au dur labeur. Mais ils trouvent tout cela normal. Comme d’aller faire plusieurs nuits par mois des tours de garde d’un bâtiment érigé à la gloire de l’un de leurs leaders.

The nationalism that had been instilled in them for so many generations had produced a citizenry whose ego was so fragile that they refused to acknowledge the rest of the world.

Mais comme tous les jeunes, ils rêvent d’avoir des petites amies et s’inventent souvent des vacances de rêves et des activités qu’elle sait interdites. Mais elle ne peut pas leur reprocher leur jeunesse. Elle réalise aussi très vite que leur en dire trop (comme lorsqu’elle leur explique ce qu’est Internet) est leur faire prendre des risques, ou de leur donner des envies de liberté auxquelles ils n’ont pas droit.

Elle aborde tant de sujets intéressants mais aussi sa propre solitude, et surtout cet enfermement – l’absence de liberté de parole, de mouvement. Nous qui avons la liberté d’aller et venir, de lire ou regarder ou de dire ce que l’on veut, être soudainement projeté dans cette prison de verre est effrayant et son moral en prend un coup. Si ses étudiants rêvent de la retrouver à la rentrée suivante, elle sait qu’elle ne pourra pas revivre cet enfer.

How quickly we became prisoners, how quickly we gave up our freedom, how quickly we tolerated the loss of that freedom, like a child being abused, in silence.

Son attachement envers ces jeunes, elle a su me le transmettre, j’avais très envie moi aussi à la fin de ma lecture de leur tenir la main. Une lecture essentielle pour comprendre la mentalité des Nord-Coréens et personnellement, un sentiment partagé d’au revoir, puis que l’autrice n’a pas publié d’autres livres depuis. Hélas !

♥♥♥♥♥

Editions Rider&Co, 2014, 291 pages

 

Photo de Thomas Evans sur Unsplash

Et pourquoi pas

2 commentaires

Sunalee 1 juin 2026 - 12 h 44 min

ça a l’air glaçant, comme livre… je ne suis pas sûre d’avoir envie de savoir (ou alors quand ce sera fini, quand le régime aura changé).

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Electra 1 juin 2026 - 15 h 41 min

effectivement c’est parfois inquiétant, surtout chez les jeunes qui semblent avoir totalement embrassé la cause et pour les autres, on ressent leur mal être et leur isolement. J’espère que le régime va changer mais je me dis que depuis l’écriture de ce livre, rien n’a vraiment bougé et la Corée du Nord se fait toujours menaçante …

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