Joan Didion, un hommage.

We tell ourselves stories in order to live

par Electra
21 commentaires

J’ai lu presque tous ses livres. Joan Didion est celle qui m’a ouvert la porte à un nouveau monde. Celle qui m’a accueillie en partageant sa douleur. Elle m’a fait grandir.

L’hommage est mondial, unanime. Magnifique. Elle le mérite amplement. Pour ceux qui ignorent qui était Joan Didion, je préfère qu’on la voit vivante, et je vous invite à regarder le documentaire réalisé par son neveu, Griffin Dunne : Le centre ne tiendra pas (the center will not hold) disponible sur Netflix. Joan est âgée, fragile comme un oiseau tombé du lit. Elle se confie à son neveu. C’est touchant. Une femme très discrète.

Joan était une journaliste, mais qui a toujours réfuté ce titre qui a vécu la moitié de sa vie en Californie (et y a grandi) et l’autre à New York. Elle a raconté la révolution sexuelle, Malcom X , Charles Manson, le Vietnam mais aussi le réseau d’épuration des eaux de Los Angeles, le barrage Hoover, le système d’autoroutes, la mansion de Ronald Reagan, etc.. et créé un nouveau style de reportage. Et un nouveau style d’écriture.

We tell ourselves stories in order to live… We look for the sermon in the suicide, for the social or moral lesson in the murder of five. We interpret what we see, select the most workable of the multiple choices. We live entirely, especially if we are writers, by the imposition of a narrative line upon disparate images, by the « ideas » with which we have learned to freeze the shifting phantasmagoria which is our actual experience.

Ce n’est pas ce travail de dizaines d’années pour les plus grands magazines américains qui l’a rendu mondialement connu, ce sont les deux mémoires qu’elle a écrit après la mort soudaine de son époux en janvier 2004 : L’année de la pensée magique (The year of the magical thinking) , puis la mort de sa fille unique en 2005 dans Le bleu de la nuit (Blue Nights). Si la vie vous a épargné, si tous vos proches sont en vie, alors ce sujet vous semblera peut-être peut inintéressant et je sais que bon nombre se refusent de lire des récits sur le deuil, encore plus lorsqu’il s’agit de son propre enfant, même s’il est adulte. Mais Joan a réussi un exploit en partageant sa souffrance, elle a exprimé, à tous ceux qui comme moi, ont connu de multiples deuils sur une courte période, les émotions qui nous submergent, notre incompréhension et cette étincelle qui nous pousse, malgré tout à avancer. Elle ne voulait pas publier de livre sur sa fille, un ami lui a fait changé d’avis. Elle ne souhaitait plus que le deuil soit tabou, et je la rejoins. J’avais écrit dans un précédent billet : ‘Joan Didion reprendra la plume et réussira à nouveau ce tour de force : nous raconter en se racontant ».

Puis Joan a regroupé tous ses écrits, dans plusieurs recueils, certains sont devenus célèbres comme Slouching towards Bethlehem ou The white album.  J’aime beaucoup son regard sur la Californie, lieu où elle a grandi et où elle a vécu très heureuse avec son époux et sa fille. Elle raconte sa jeunesse mouvementée, son internement, ses crises d’anxiété.

J’ai adoré tous les essais, avec quelques préférés comme On Keeping a Notebook, où elle décrit son incapacité à tenir un agenda mais plutôt des carnets noirs remplis d’idées, de phrases glanées ci-et-là, bref forcément je m’y suis retrouvée ! Et puis surtout, on aperçoit ici son mode de travail, son processus créatif.

Joan a confié avoir un regret : elle s’est longtemps trouvée trop petite. C’est vrai, elle paraissait frêle mais elle était en fait un vrai roc.  Je m’étais procurée un dernier recueil, je suis ravie de ne pas l’avoir déjà lu.

Merci Joan.

 

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21 commentaires

Mimi2310 29 décembre 2021 - 7 h 29 min

Tu lui rends un très bel hommage et on sent bien ta sensibilité et ton affection pour cette autrice.
Avec quel livre peut-on découvrir ses romans ?

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 55 min

Miami ou Play as it lays pour ses romans, ils ont été traduits je crois – pour les essais, à voir – pour le deuil, les deux que je cite sinon The White Album est une bonne entrée en la matière

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Sunalee 29 décembre 2021 - 9 h 13 min

Un grand trou dans ma culture livresque: je n’ai lu aucun de ses livres.
C’est lequel celui sur la Californie ?

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 56 min

Slouching Towards Bethlelehem 🙂

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uneviedevantsoi 29 décembre 2021 - 9 h 18 min

Je trouve tes lignes très belles. À côté d’être touchantes, elles prouvent une fois de plus comment la littérature peut nous soutenir, nous sauver.
Je n’ai jamais lu Joan Didion, mais deux de ses livres m’attendent depuis 3 ans, achetés à San Francisco.
Et sur ton conseil je vais regarder le film ces jours !

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 57 min

oui, regarde le film ! je vais le regarder à nouveau 🙂
Merci !

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Ingannmic 29 décembre 2021 - 11 h 45 min

Comme Sunalee, Joan Didion est une de mes lacunes, mais je veux la lire.. ! Tu conseilles de commencer par quoi ?

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 57 min

En français, tu peux trouver un recueil qui regroupe plusieurs de ses nouvelles sinon tu as ses deux essais sur le deuil, cela dépend si tu te sens d’attaque pour les lire 🙂

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Ingannmic 30 décembre 2021 - 20 h 58 min

Les nouvelles c’est pas mal (et hop, encore un recueil à mettre de côté pour le mois de mai…).

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Mingh 29 décembre 2021 - 12 h 02 min

Merci aussi pour ton approche de Joan Didion, ton hommage est émouvant. J’ai beaucoup lu Joan Didion, même si ce n’est pas mon auteure américaine préférée. Mais elle a marqué la littérature américaine récente. J »aime son regard sur les choses, une acuité qui émeut souvent.Sa distance sur le monde déjantée de la musique et de la culture rock … Voir ses articles sur Janis Joplin, les Doors etc…Une fragilité qui n’est qu’apparente.

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 59 min

oui ! quand elle va à la rencontre des Black Panthers, elle reste détachée comme son regard sur le mouvement hippie, elle était sans doute la seule à poser la question de l’impact de cette génération sous LSD pour leurs enfants ..elle avait toujours ce recul naturel, c’est ça qui faisait d’elle une excellente journaliste.

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Livr'escapades 29 décembre 2021 - 14 h 31 min

Très beau billet… Elle figure sur ma liste d’auteurs à lire depuis un bon moment, il faudrait que je franchisse le pas en 2022!

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Electra 29 décembre 2021 - 18 h 59 min

Oui ! merci, j’ai essayé de lui rendre hommage .. j’espère que 2022 ne verra pas de grands noms partir …

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krol 29 décembre 2021 - 14 h 37 min

Comme Sunalee et Ingannmic… et même question !

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Electra 29 décembre 2021 - 19 h 02 min

comme pour Ingannmic : si tu te sens apte, tu peux lire ses deux essais sur le deuil – mon premier d’elle fut l’année de la pensée magique et j’ai trouvé cela très touchant et j’ai aussi découvert son style, son regard sinon qu’importe ses recueils d’articles, ils sont tous variés et excellents ! je ne sais plus lesquels sont traduits, mais je pense qu’avec son décès, une maison d’édition va sauter sur l’occasion et tout republier !

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LamartineOrzo 29 décembre 2021 - 23 h 35 min

J’ai lu L’année de la pensée magique et le bleu de la nuit que j’ai beaucoup aimés, dans une période difficile pour moi. J’ai vu le documentaire sur Netflix. Et je m’étais promis de lire d’autres livres d’elle mais je ne l’ai pas fait. Ceci dit, je ne lis quasiment jamais d’essais et ne suis pas anglophone, donc ça limite un peu le nombre de livres d’elle que je peux lire. Mais je pense que je vais m’y atteler.

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Electra 31 décembre 2021 - 16 h 15 min

Il existe un recueil de ses essais traduit en français, je ne sais plus le nom – en attendant tu la connais déjà très bien !

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Autist Reading 30 décembre 2021 - 14 h 45 min

Comme beaucoup ici, apparemment, je n’ai jamais lu Joan Didion.
Malgré sa renommée, il m’a toujours semblé que son travail, aussi pertinent qu’il soit, était trop « américanocentré » pour que j’y trouve mon compte. A tort, sans doute, notamment pour les deux essais sur le deuil auxquels tu fais référence.

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Electra 31 décembre 2021 - 16 h 16 min

Oui, effectivement elle a beaucoup écrit sur la Californie, mais elle a aussi toujours eu ce détachement et offre donc un portrait de son pays pas trop biaisé. Et pour les essais sur le deuil, je te confirme, ils sont universels !

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Fanny 30 décembre 2021 - 18 h 13 min

Ah merci Electra pour ce bel hommage !
Je note le livre L’année de la pensée magique.

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Electra 31 décembre 2021 - 16 h 16 min

Merci ! Oui, toi qui lis beaucoup de femmes autrices, tu dois lire Joan 🙂

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