Au loin ⋅ Hernàn Diaz

par Electra
Au loin ⋅ Hernàn Diaz

C’est dans le cadre du Prix Matchs de la Rentrée Littéraire que j’ai reçu le roman d’Hernàn Diaz, Au loin. Son premier roman s’est retrouvé tout simplement finaliste du prix Pulitzer et du Pen/Faulkner Award.

Je l’ai embarqué pour le lire en avion en direction de la Suisse, j’ai continué ma lecture au bord du lac de Zürich et je l’ai fini avant mon vol de retour.  Håkan Söderström a grandi en Suède, fils d’un métayer. Ses parents sont pauvres et son père décide de rassembler toutes ses économies et d’offrir à ses deux fils, Linus et Håkan une bourse pour émigrer en Amérique. Depuis qu’il est tout petit, Linus raconte à son jeune frère des histoires incroyables et en particulier lui parle longuement de la ville magique de New York, qui accueille les immigrés du monde entier. Håkan adore son frère ainé et le fait une confiance aveugle. Les deux jeunes hommes embarquent à Göteborg pour l’Angleterre où le navire les attend. Mais dans la foule des immigrés, Håkan perd la trace de son frère. Paniqué, il embarque à bord d’un bateau mais réalise trop tard que celui-ci ne va pas à New York mais en Californie.

Arrivé à San Francisco, Håkan, sans le sou, a pour unique objectif de retrouver son frère Linus à New York. Il décide alors d’entreprendre la traversée du pays à pied, à contre-courant du flot continu des migrants qui vont vers l’ouest. Mais son voyage va se transformer en une véritable épreuve, mystique, physique et philosophique. Håkan est seul et parle très mal anglais, de plus, il ne cesse de grandir, et bientôt sa taille intimide ceux qu’ils croisent. Le jeune homme va alors être la victime de personnes malfaisantes et découvrir l’autre visage de l’Ouest, celui des bordels, des voleurs et des arnaqueurs. Prisonnier pendant plusieurs mois, le jeune homme réussit à s’échapper mais ne cesse de buter sur de nouveaux obstacles.

Des obstacles naturels comme le désert qui l’empêchent d’avancer dans sa quête, ainsi il est sauvé de justesse par une équipe menée par un scientifique, un botaniste. Ce dernier est persuadé que l’homme n’est pas né des mains de Dieu et veut prouver l’évolution des espèces. Le jeune homme trouve en lui plus qu’un professeur, une personne de confiance, un père de substitution qui le fait réfléchir à sa condition humaine. Il développe ses connaissances en plantes médicinales lorsqu’ils viennent en aide à des Indiens récemment attaqués par des hommes blancs. Il apprend la médecine en découpant des animaux morts et en analysant leur anatomie. Les mois, puis les années passent. Il doit malheureusement continuer son chemin seul et va choisir d’accompagner des migrants vers l’Ouest, déviant une nouvelle fois sa route. Mais une attaque de fanatiques religieux va changer à jamais sa vision de l’humanité et sa propre situation. Recherché, le géant suédois va devoir dorénavant se cacher.  Il va alors se réfugier dans ces terres hostiles et arides pendant des années.

Devenu une légende, Håkan se cache.  Il fera plusieurs rencontres essentielles mais les obstacles s’accumulent et son souhait de retrouver son frère s’estompe. Linus n’était qu’un enfant lui-même lorsqu’il lui parlait de New York – l’Amérique ne ressemble en rien à ce qu’il avait imaginé. Qui doit-il croire à présent ? Que lui reste-t-il ?

Les plaines, les montagnes, les canyons, les déserts, le Grand Lac Salé, les forêts. Jamais aucun de ces territoires ne l’avait étreint ou adopté – pas même lorsqu’il avait creusé la terre pour trouver refuge en son sein.

L’odyssée du géant suédois, puisque c’en est une – prend la forme d’un western, mais un western déformé – où toutes nos conceptions sont balayées. L’auteur argentin (qui vit à New York depuis vingt ans), nous offre un voyage à la fois naturaliste et philosophique. Naturaliste avec une étude profonde de l’impact de la nature sur l’homme : une nature hostile et même si le géant refuse de s’approcher des hommes, la nature ne devient jamais son alliée. Elle restera son ennemi. Elle le blesse, le repousse, lui interdit de gagner l’Est, le monde civilisé. La légende en a fait un homme menaçant et recherché. L’auteur y ajoute une profondeur philosophique, quelle est la place de l’homme sur Terre ? dans cette nature ? L’évolution de l’homme est la preuve de son lien intrinsèque à cette planète. Or à l’époque, seul Dieu a voix. L’Ouest, lieu où ces migrants y voyaient une manifestation divine.

J’avoue que la lecture de l’épopée de ce géant m’a paru parfois un peu longue, car l’auteur livre ici une description détaillée de tous les actes de survie que Håkan, surnommé Hawk (faucon) a appris. Les descriptions des méthodes de découpe, de soins, de tannage, de confection d’onguents, sont tellement nombreuses qu’elles peuvent lasser à la fin. Le géant devient une sorte de « McGyver » – il apprend comment survivre dans cet environnement hostile et nous également. J’avoue également que les longues discussions philosophiques avec son mentor m’ont aussi parfois lassée.

L’écriture est par contre un immense plaisir – son style est fluide et le rythme maîtrisé. Impressionnant pour un premier roman ! Une fois le livre en main, je ne le lâchais plus. Il m’a fait penser à Colson Whitehead – une écriture fine et ciselée. Un vrai plaisir pour ceux qui aiment cela, reste que comme pour le roman de Colson,  les deux auteurs ont pour objectif de couvrir une partie de l’histoire américaine et les personnages viennent en seconde place. Du coup, même si le personnage d’Håkan est attachant, on reste quand même un peu à côté. En tout cas, pour ma part, je l’avais moins ressenti dans The Underground Railroad – j’ai eu ce sentiment tout au long de ma lecture. Reste que je voulais absolument savoir ce qu’il advenait du géant suédois.

Fort heureusement, alors que la vie de Håkan prenait une tournure très sombre, l’auteur sait relancer le rythme et nous offre une fin magnifique, avec en prime, une réflexion très intéressante sur la migration, sur l’errance, l’identité et la notion de frontières. Il évoque des préoccupations actuelles.  Un roman phare de cette rentrée littéraire qu’il faut absolument lire.

♥♥♥♥

Editions Delcourt, 2018, In the distance, trad. Christine Barbaste , 334  pages

Et pourquoi pas

24 commentaires

keisha 8 octobre 2018 - 9 h 02 min

Je note les bémols, j’ai vu une fois l’auteur en Café des libraires, et ai envie de le lire!

Electra 8 octobre 2018 - 20 h 03 min

Apparemment je suis la seule à avoir eu ces bémols, mais au final j’en retiens un excellent livre, à la hauteur de The Underground Railroad

Kathel 8 octobre 2018 - 9 h 45 min

J’ai adoré ce roman, sans ressentir de longueurs… pourtant, je ne compte pas me mettre au tannage de peaux dans un futur proche ! 😉

Electra 8 octobre 2018 - 20 h 04 min

Tant mieux ! Disons que son sens scrupuleux des détails m’a parfois lassé … mais le reste est très impressionnant

Lili 8 octobre 2018 - 10 h 19 min

Comme Kathel, pour ma part, j’ai adhéré totalement sans ressentir de longueurs mais j’ai mis plus de temps à le lire que toi, ceci explique peut-être cela (et je n’ai même pas encore écrit le billet en plus).
C’est dommage que ce roman soit peu médiatisé en cette rentrée car il vaut vraiment le détour – comme tu le soulignes, quelle écriture magnifique, déjà maîtrisée, pour un premier roman ! Heureusement que Sylire l’a proposé pour les Matchs de la Rentrée Littéraire ; je n’en aurais sûrement jamais entendu parler sans ça.

Electra 8 octobre 2018 - 20 h 05 min

Oui, j’en ai entendu parler grâce au Man Booker Prize que je suis et puis les MRL sont arrivés à bon escient ! Je crois qu’il fait un peu peur et pourtant il ne devrait pas !

Fanny 8 octobre 2018 - 20 h 34 min

Il me tente de plus en plus! J’ai pu écouter l’auteur lors d’une conférence au Festival (celle avec David Chariandy!) et il m’avait fait bonne impression!

Electra 8 octobre 2018 - 21 h 29 min

ah chanceuse, moi je l’ai croisé au moins cinq fois, mais n’ayant à ce moment-là pas encore lu son roman, j’ai pas osé lui parler maintenant je le regrette presque !

Jerome 9 octobre 2018 - 12 h 55 min

Je l’ai enfin reçu dans la cadre des MLR, je vais pouvoir m’y plonger dès que possible 😉

Electra 9 octobre 2018 - 19 h 52 min

Enfin ! quelle histoire n’empêche ! J’aurais bien aimé voir ta tête en ouvrant l’enveloppe 🙂 Bonne lecture !

Marie-Claude 9 octobre 2018 - 16 h 59 min

Tu sais à quel point je l’attends… Je ne pense pas être déçue!

Electra 9 octobre 2018 - 19 h 52 min

On aurait du aller parler à l’auteur ! Je suis très curieuse d’avoir ton avis sur celui-ci !

Marie-Claude 9 octobre 2018 - 16 h 59 min

Tu sais à quel point je l’attends… Je ne pense pas être déçue!

Electra 9 octobre 2018 - 19 h 53 min

ah oui, au point de laisser deux commentaires ! LOL

Marie-Claude 12 octobre 2018 - 3 h 57 min

C’est qu’il se passe de drôles de choses par ici. Soit mes commentaires n’apparaissent pas, soit qu’ils se dédoublent!

Electra 12 octobre 2018 - 8 h 13 min

MDR
c’est l’effet Atlantique !! les vents contraires !!

Virginie 9 octobre 2018 - 19 h 14 min

On commence à beaucoup le voir celui-là, notamment sur IG..
il ne me tente pas, à vrai dire, et je ne sais pas pourquoi !

Electra 9 octobre 2018 - 19 h 53 min

Oh t’inquiète, ça m’arrive aussi (souvent avec les romans français).. et puis d’autres livres nous attendent !

Titezef 10 octobre 2018 - 0 h 40 min

J’ai hésité à le prendre au festival. J’aurai du visiblement…😉

Electra 10 octobre 2018 - 7 h 07 min

Ah oui, tu as croisé l’auteur également !

Titezef 10 octobre 2018 - 18 h 20 min

Oui au salon (barnum) 🙂. Il avait l’air très sympa.

Electra 11 octobre 2018 - 7 h 02 min

Oui !

Titezef 10 octobre 2018 - 18 h 20 min

Oui au salon (barnum) 🙂. Il avait l’air très sympa.

Electra 11 octobre 2018 - 7 h 03 min

Deux réponses ? c’est bizarre que WP laisse passer .. mais bon pas de souci !

Les commentaires sont fermés