Dead girls · Nancy Lee

par Electra
Dead girls · Nancy Lee

Il y a quatre ou cinq ans, mon réseau de bibliothèques organisait sa braderie annuelle. Au milieu de la foule, dans une des boites, je trouvais ce recueil de nouvelles au nom particulier : Dead Girls. Et puis au Festival America, j’ai croisé la route de son auteure, Nancy Lee – du coup, je l’ai mis de côté pour le challenge.

L’auteure le dit de suite : chez elle, les femmes ne sont pas en sucre. Pas de douceur ici. Nous voici transporté dans les rues sombres de Vancouver, loin de la ville à la mode ces jours-ci, où l’auteure nous invite à suivre le parcours de femmes plus ou moins marginales. Huit histoires avec un fil conducteur : la découverte d’un charnier humain dans le jardin d’un dentiste. Un choix de l’auteur pour rappeler qu’entre 1983 et 2002 plus de soixante femmes y ont été assassinées.

Les personnages féminins de l’auteure ne sont pas parfaites, elles sont bancales, sur la brèche, tentent de se révolter, chacune à leur manière. Elles ont trente-trois ans ou seize ans, elles se cherchent.

Le recueil, je le dis de suite, est inégal et je n’ai pas compris le choix de l’éditeur, où alors il avait une tactique précise en tête : si vous êtes capable de passer la première nouvelle, alors vous êtes fort ! Parce que c’est pour moi, la moins bonne du recueil. Associated Press raconte l’histoire d’amour, ou ce qu’elle imagine être d’une jeune femme pour un reporter sans frontières. Le type qui apparaît et réapparaît après des mois sans donner de nouvelle. Au début, c’est bon de se languir, les retrouvailles sont toujours croustillantes mais il a aussi quelques défauts… Bon j’ai trouvé l’histoire très conventionnelle, et un peu étrange (le type toujours super bien sapé, rasé de près, pas tout à fait le genre barbe de trois jours du reporter qui va au coeur des conflits …).

Sally morcelée, la deuxième, n’est pas parfaite mais elle m’a bien accrochée. Car Sally est modèle pour mains. Des mains parfaites, qu’elle protège furieusement. Car sinon la vie de Sally est pas vraiment drôle, son père se meurt d’un cancer à l’hosto, elle-même a été opérée d’un cancer du sein et n’a pas encore fait la reconstruction. Elle a passé un pacte avec Dieu. Sally aime les hommes machos aux mains épaisses, abîmées mais elle n’aime pas qu’ils s’attardent. Sally aime son père, se rappelle de son enfance, de cette relation particulière …

A l’étage de l’observatoire, elle colle son visage contre le verre, retient son souffle et regarde la ville, sereine et majestueuse sous un ciel bleu parfait. Des rangées de toits anonymes à perte de vue, les taches vertes et denses des arbres, les eaux sombres du bras de mer. Elle suit la trace des rues en contrebas avec son doigt, le labyrinthe  formé par les routes qui s’étirent, s’étendent et se multiplient dans le lointain jusqu’à l’horizon, comme des rubans qui se dérouleraient jusqu’aux bouts de la terre.

Dans Les filles mortes, le mari met en vente la maison familiale contre la décision de son épouse, qui ne se remet pas de la disparition de Claire. Leur fille unique, si parfaite, si gentille. Tout allait pour le mieux et puis un jour la jeune femme disparaît. La drogue, la prostitution et ses parents détruits. Elle gâche les visites de possibles acheteurs, hurle quand son mari vide la chambre de Claire. Joue la musique que sa fille aimait. Puissant.

A l’Est, Jemma et Annie roulent sans but que celui d’oublier leurs vies avec l’aide d’alcool et de drogue. Oublier un mariage qui part en vrille ou une vie sans amour.  Oublier le temps qui passe et la vie que l’on avait rêvée qui s’éloigne. Une nouvelle qui rappelle un peu Thelma et Louise avec une fin moins tragique mais tout aussi touchante et risible.

Dans Nouvel amour, une infirmière se déguise en infirmière des années 50 pour accompagner une amie qui chaperonne un bal pour adolescents. Vous savez ces bals où l’on danse jusqu’à s’écrouler. Elle est là, au milieu de ces couples de parents, aguicheuse, jalousée, elle n’a plus que ça.

Paul, assis près de la sortie, fumait cigarette sur cigarette. Sa tête était renversée en arrière et calée contre la porte ouverte ; il avait relâché un bras le long du corps, l’autre traçait de lentes courbes lumineuses jusqu’à la bouche tandis qu’il regardait le ciel nocturne. Je ne peux que deviner ce qu’il voyait là-haut dans les ténèbres infinies. La chute d’une étoile, l’éclat d’un satellite. Quelque chose de brillant, de différent, de beau, et tout juste hors de sa portée.

Le recueil finit sur deux superbes nouvelles, Rollie et Adèle – qui raconte le parcours de cette jeune fille paumée, recueillie par Rollie, un jeune tatoueur qui en tombe éperdument amoureux mais qui n’arrive pas à “conclure” la voyant comme la femme parfaite, idéale. Adèle, de son côté, se demande ce qui cloche et refuse de se retrouver une nouvelle fois à la rue, à la merci de ces proxénètes et autres maquereaux. Elle commence même à apprécier la mère de Rollie, une femme désabusée qui enchaine cigarette sur cigarette. Un portrait sensible de gens un peu déboussolés, perdus mais qui finissent par trouver une forme de bienveillance dans cette construction familiale fragile.

Enfin, la dernière nouvelle Soeurs est sublime.  Grace est indienne, et a quatorze ans. Elle vit avec sa soeur ainée Nita et sa mère. La jeune fille s’éprend de Kevin, plus vieux qu’elle. Un soir, il réapparaît et l’invite à une fête. Sa mère accepte à condition que Nita les accompagne et la chaperonne. Grace ne le sait pas, mais cette soirée scellera son destin et celui de sa soeur. Une magnifique nouvelle sur l’amour sororal, sur l’absence et sur l’adolescence.

J’ai l’impression que les gens s’imaginent, tout comme ils le pensent des femmes en général, que les femmes écrivains doivent être plus douces, plus chaleureuses, plus maternantes. Je suis en total désaccord avec ça. Certains trouveront peut-être Dead Girls froid, mais je m’en fous. ” a déclaré Nancy Lee.

Ces jeunes femmes, Claire, Annie, Nita ou Jemma sont toutes des reflets de l’âme humaine. Mais ne vous arrêtez pas à la noirceur du recueil sur ces femmes en dérive, car l’auteure sait qu’après les larmes, viennent les rires, qu’après l’orage, vient le soleil.  Le style de Nancy Lee m’a vraiment séduit, empreint de compassion et d’humanisme pour ses personnages. Ne jamais lâcher espoir.

♥♥♥♥

Editions Buchet Chastel, trad. Sophie Aslanides, 2006, 298 pages

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Et pourquoi pas

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Mai en nouvelles : 2E édition les chroniques - la nuit je mens 15 mai 2019 - 13 h 59 min

[…] / La nuit je mens Dead girls, Nancy Lee, Buchet […]

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Marie-Claude 15 mai 2019 - 21 h 07 min

Je n’ai pas passé la première nouvelle! Alors… reste à voir si je le reprendrai pour la suite. Ce n’est pas gagné, malgré tes mots!

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Electra 16 mai 2019 - 9 h 21 min

oui je sais et pourtant tu aimerais ces femmes-là !

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