Un monstre et un chaos · Hubert Haddad

par Electra

Je vous avais parlé de ma rencontre avec Hubert Haddad en juin dernier lors de sa venue à Nantes. La présentation de son roman, son humour et son intelligence m’avait donné envie de découvrir son nouveau roman, Un monstre et un chaos.

Le sujet du dernier livre de Hubert Haddad n’est pas joyeux : on y suit le parcours d’un petit garçon polonais juif dans le ghetto de Lodz. Alter a douze ans. Le garçon vivait heureux auprès de son frère jumeau, Ariel et de leur mère dans un village à la campagne lorsque l’armée allemande surgit brusquement la nuit, tuant la mère et Ariel. Alter réussit à fuir et grâce à l’aide d’un notable, il part vers Lodz, la grande ville, où il pense trouver du soutien. Il ignore que les Allemands ont décidé de créer un ghetto, enfermant les Juifs dans trois quartiers de la ville. Ce ghetto compte au début près de deux cent mille personnes. Les habitants décident de s’organiser autour d’un gouvernement local. Chaïm Rumkowski, s’est auto-proclamé Roi des Juifs et l’homme prétend pouvoir négocier avec less autorités allemandes pour leur garantir la sécurité. Il s’engage à transformer le ghetto en un vaste atelier industriel (textile) qui va alimenter l’armée allemande pendant sa poursuite de la guerre.

Le garçon refuse de porter l’étoile et doit toujours se cacher de la police juive et des snipers allemands qui tirent sans sommation sur quiconque s’approche de trop près des sorties du ghetto. Il trouve refuge dans un caveau du cimetière, se fait quelques amis et va faire une rencontre capitale en la personne d’un marionnettiste qui va lui ouvrir les portes du théâtre, encore en activité, alors que les Nazis ont commencé leur funeste dessein…

J’ai découvert avec plaisir la plume de Hubert Haddad et si le sujet est, évidemment grave, j’ai tourné rapidement les pages pour suivre le parcours de cet enfant, soudainement privé des siens, de son double, enfermé dans un ghetto où la faim et la maladie sèment la mort. Chaïm réussira à maintenir en vie plus longtemps les habitants que ceux des autres ghettos mais malheureusement il n’empêchera leur départ pour Auschwitz. Environ 900 personnes réussiront à éviter la rafle et à se cacher et parmi eux, certains figurent dans le roman. Car l’auteur n’a pas inventé Le Roi des Juifs, ni les deux photographes, ils ont vraiment existé et l’auteur joue donc entre le réel et l’imaginaire.

Grâce au coton, (…) mon grand-oncle et ses pareils ont bâti des usines immenses, des palais, ils donné du travail et des logements à des foules de goyim  et de Juifs, sans distinction aucune, ils ont vêtu, abrité et nourri toute la ville de Lodz ou presque. Mais cela vaut-il un seul vers de Shakespeare ? Moi, je n’ai rien sauf le droit de m’abriter dans ce tombeau. A quoi pensent-les étoiles pendant que nous mourons ?

Mais j’ai eu le sentiment qu’il avait du mal à prendre parti, flirtant sans cesse entre fiction et essai, et cette hésitation crée une distance entre le lecteur et les personnages. Ainsi, même si j’ai aimé Alter, j’ai tout de suite vu la symbolique que l’auteur souhaitait lui faire porter, et de fait, il m’a été empêché d’être à ses côtés. Je suis restée témoin reculée de l’histoire. Peut-être était-ce voulu, une forme de protection au vu de la violence du sujet, ainsi l’auteur ne s’attarde pas sur la fin du ghetto, comme s’il refusait de voir la vérité. Il décrit cependant ce qu’il a voulu montrer dans l’épilogue qu’il faut donc absolument lire.

J’ai aimé son écriture même si parfois je l’ai trouvée un peu trop travaillée, chargée – en opposition au dénuement des habitants, qui n’avaient plus rien pour s’habiller ou se nourrir. J’aurais préféré un style moins chargé. Mon beau-père l’a lu et l’a aimé comme moi, il regrette juste une fin trop bâclée.

Peut-on reprocher à cet, homme, Roi des Juifs, d’avoir tout tenté pour résister face à l’ennemi ? Le discours qu’il a prononcé, le jour où les Nazis ont exigé qu’on leur donne les enfants de moins de douze ans (pas en âge de travailler à l’usine) est terrible et douloureux et presque inimaginable, mais pourtant vrai.  Il résonne encore en moi et je pense encore à ce petit garçon que j’imagine courir très vite, fuyant la police et les snipers, se réfugiant dans ce caveau. Et cette photo, leurs visages … Je n’arriverai jamais à comprendre comment des êtres humains ont pu orchestrer cela.

♥♥♥♥

Editions Zulma, 2019, 352 pages

10 commentaires
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Et pourquoi pas

10 commentaires

Fanny 16 septembre 2019 - 11 h 34 min

Oh cela doit être dur comme lecture.. Mais je le mets quand même dans ma wish-list 🙂

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Electra 16 septembre 2019 - 12 h 24 min

Oui, il est dur mais il reste néanmoins très fort !

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Eva 16 septembre 2019 - 11 h 53 min

j’ai un livre d’Hubert Haddad dans ma PAL mais je ne l’ai encore jamais lu, et ce livre pourrait bien être l’opportunité pour moi de découvrir cet auteur.

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Electra 16 septembre 2019 - 12 h 25 min

Oui et le sujet te parle, je crois – j’ai trouvé intéressant d’être en Pologne et de voir la création et le fonctionnement du ghetto – et puis cet enfant …

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Aifelle 17 septembre 2019 - 13 h 04 min

J’aime l’écriture de cet auteur, et malgré les bémols, je pense le lire.

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Electra 18 septembre 2019 - 7 h 14 min

Oui, il écrit très bien ! Et l’histoire reste très fort, mes bémols ne sont pas rédhibitoires 🙂

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Marie-Claude 18 septembre 2019 - 1 h 47 min

Voilà un auteur fort apprécié par Maud. J’ai tenté le coup à deux reprises, sans parvenir jusqu’au bout. Quelque chose me gêne avec son style, sans que je parvienne à mettre la main dessus. Tu te doutes bien que je compte pas récidiver?! Je le laisse à Maud!

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Electra 18 septembre 2019 - 7 h 15 min

Tu vois, moi je lis un auteur francophone de la rentrée ! bon sinon, j’ai bien aimé son écriture – j’étais cependant plus intriguée par l’histoire et je suis contente de l’avoir lue ! J’attends de te lire sur d’autres titres de la rentrée littéraire !

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krol 21 septembre 2019 - 11 h 31 min

Hubert Haddad a toujours une écriture très travaillée. Parfois ça passe, j’ai beaucoup aimé Opium Poppy par exemple, parfois ça casse, trop de distance, un peu ce que tu dis pour ce roman et pourtant il me tente bien celui-ci.

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Electra 22 septembre 2019 - 16 h 59 min

Merci ! Oui, dès que le style prend le dessus de l’histoire, je lâche… mais ici fort heureusement l’histoire est – malheureusement – si forte que ça passe. Un sujet grave mais puissant !

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