Dévorer les ténèbres · Richard Lloyd Parry

par Electra

Il y a quelques mois j’avais suivi un reportage sur la disparition d’une jeune femme anglaise au Japon. Elle s’appelait Lucy Blackman. Lorsque j’ai vu qu’un journaliste avait consacré un récit entier et que son livre était dans la liste d’une opération #massecritique, je n’ai pas hésité une seconde.

Si vous me connaissez un peu, vous savez à quel point les enquêtes d’investigation me passionnent, surtout lorsqu’elles sont écrites par des journalistes chevronnés et passionnés. Ce fut le cas ici avec le récit de Richard Lloyd Parry, journaliste au Times qui vivait au Japon lorsqu’un jour, la jeune Lucy a disparu.  A 21 ans, Lucy tourne en rond dans son Angleterre natale. La jeune femme, grande, blonde aime les belles choses. Elle a choisi de ne pas poursuivre ses études pour se lancer dans le monde du travail. Un job à la City puis comme hôtesse à British Airways, rien n’y fait. Elle dépense toujours plus qu’elle ne gagne. Lucy a accumulé des dettes. Lorsque sa meilleure amie lui annonce qu’elle part au Japon gagner de l’argent facilement comme hôtesse dans les bars de Roppongi – quartier chaud de Tokyo, Lucy décide de la suivre.

A leur arrivée, les deux jeunes femmes déchantent. Le logement est horrible et les conditions sont difficiles. Elles ont uniquement un visa de touriste et essuient quelques semaines difficiles avant de comprendre le système. Un système extrêmement complexe, du bar ultra chic où les hôtesses sont uniquement payées à écouter les riches clients japonais leur parler de leur passion pour le jardinage aux bars les plus glauques où les hommes sont “manuellement” excités. Lucy refuse ces derniers et finit par décrocher un job dans un bar à hôtesse. Sa grande taille, ses cheveux blonds magnifiques lui attirent plusieurs clients. Des réguliers qui lui permettent de ne pas être renvoyée. Ces derniers peuvent leur proposer des repas en dehors du bar, toujours moyennement finances. C’est le graal. Lucy finit par décrocher un ou deux clients réguliers qui l’invitent dans de somptueux restaurants.

Lucy est encore fleur bleue. On le sent quand on lit des extraits de son journal intime. Et elle tombe follement amoureuse d’un marine américain, Scott. Le moral est au beau fixe tout juste deux mois après son arrivée. Sa mère, très protectrice s’était opposée à son départ, pressentant quelque chose de terrible mais Lucy avait décidé de partir. Lucy venait tout juste de renouer avec son père, qui les avait quitté brutalement lorsqu’elle avait douze ans pour refaire sa vie sur l’île de Wight. Le 1er juillet, Lucy part au bord de la mer avec l’un de ses clients. Elle doit rentrer le soir pour retrouver Louise et Scott. Lucy ne reviendra jamais.

Richard Lloyd Parry, journaliste au Japon, apprend comme tout le monde la disparition de la jeune femme sur les chaines anglaises. En août, le père de Lucy et sa soeur arrivent au Japon et réussissent à décrocher une interview avec Tony Blair, le 1er Ministre britannique, venu pour le G7, afin qu’il fasse pression sur le gouvernement japonais. Car la police est lente à réagir et c’est uniquement avec l’intervention de leur supérieur qu’ils vont enquêter sur “une prostituée” car pour eux, toutes ces occidentales ne sont que des femmes de mauvaises moeurs. D’ailleurs, plusieurs plaintes précédentes de jeunes femmes occidentales emmenées au bord de la mer par un homme mystérieux, n’ont pas été enregistrées.

L’enquête est passionnante et j’avoue que l’auteur dresse un portrait fascinant du Japon, de ses moeurs et de sa culture très différente de la nôtre. De l’industrie du sexe, froide, au fonctionnement sidérant de la justice (les aveux sont obtenus par la torture et donc le procès n’est jamais suivi puisque tous plaident coupables avant). Un portrait effrayant d’une société où le contrôle et la retenue font qu’ils refusent de voir les travers de leurs habitants. Autre point intéressant : la présence de ces milliers de Coréens, non reconnus dans un pays qui se dit homogène. Bref, j’ai tellement appris en lisant ce livre !

L’autre partie est plus éprouvante, celle sur Lucy, et sa famille qui va s’écrouler avec sa disparition. La souffrance des siens et la difficulté à faire son deuil est parfois éprouvante à lire.

Une vraie réussite que ce récit que je conseille vivement à tous ! Je vais me pencher sur l’oeuvre de ce journaliste. Et le titre en français est parfait.

♥♥♥♥♥

Editions Sonatine, People who eat darkness, trad.P.S Bouffartigue, 2020, 564 pages

Photo by Jesse Chan on Unsplash

10 commentaires
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Et pourquoi pas

10 commentaires

Sunalee 31 mars 2020 - 9 h 39 min

Je suis très tentée, surtout depuis que j’ai été au Japon.
(je l’avais déjà repéré via goodreads, probablement par toi)

Electra 31 mars 2020 - 13 h 35 min

oui, sans doute ! Quelle chance, bon ici le journaliste fait un portrait plutôt sombre de la société japonaise puisqu’on découvre celui que les touristes ne voient pas mais il fait un formidable boulot donc je te le conseille fortement !

Fabienne Ruchti Ekanmian 31 mars 2020 - 11 h 05 min

Décidément, on a plusieurs titres en commun ces temps 😊 Je l’ai dans ma pal et je me réjouis de le lire, encore plus après avoir lu ton billet! Comme toi, j’aime bcp les enquêtes d’investigation. J’attends d’ailleurs ton avis sur celle des frères Martinez 😉

Electra 31 mars 2020 - 13 h 36 min

Oui, une prochaine lecture ! J’adore ce genre de récits, du coup j’ai même du mal à me remettre dans un roman 🙂 ravie qu’il soit dans ta PAL tu vas passer un excellent moment !

Ingannmic 31 mars 2020 - 11 h 49 min

Ça me rappelle fortement Tokyo Vice, dont l’auteur, journaliste américain ayant commencé sa carrière au Japon, enquête dans le milieu de la nuit sur la disparition de jeunes occidentales.. un récit très instructif aussi, mais dont l’écriture ne m’avait pas vraiment emballée… Du coup, je suis très intéressée par ce titre..

Electra 31 mars 2020 - 13 h 37 min

Oui, il cite cette auteure dans son enquête car elle avait fréquenté les mêmes lieux et elle lui a communiqué ses impressions. Mais elle a eu de la chance, Lucie moins… Ici j’ai trouvé le tout bien écrit et passionnant ! Lis-le

Jerome 31 mars 2020 - 14 h 11 min

Je ne suis pas super fan de ce genre d’enquêtes mais je comprends qu’il y ait un côté addictif et passionnant si c’est bien mené.

Electra 31 mars 2020 - 22 h 07 min

Oui et à chaque fois une découverte d’un pays. Ici on va beaucoup plus loin que dans un documentaire touristique où même sur le fait divers. Vraiment intéressant

Eva 2 avril 2020 - 10 h 30 min

tu te doutes que je vais adorer ce livre !

Electra 2 avril 2020 - 14 h 37 min

Oui ! tu vas être à fond dedans !

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