Le Père Goriot · Honoré de Balzac

par Electra

C’est en discutant de mes lacunes en matière de classique français, qu’un projet de lecture commune est né avec Inganmic. Découvrir Balzac fait également partie de mon challenge personnel 20 livres en 2020 et j’ai voulu le faire avec Le Père Goriot.

Au moment où je tape ces mots, je viens de refermer le livre. Je suis en avance, nous sommes le 21 mai, la LC prend fin le 15 juin prochain. J’ai souvent l’impression de me répéter mais mon éducation scolaire littéraire a été quelque peu bouleversée au collège avec un ou plusieurs professeurs en colère contre les programmes nationaux. Résultat : je n’ai lu qu’en quatrième (et troisième je pense) que des auteurs du 20è S. Pas les meilleurs, croyez-moi. Une seule et fortunée exception à leur vindicte : Maupassant avec Pierre et Jean (gros ♥). J’ai pris très vite conscience de mes lacunes en intégrant un des meilleurs lycées de ma ville. Notre professeur de français nous accueillant avec un discours sur le fait que nous avions donc tous déjà lus les Corneille, Flaubert, Balzac, Stendhal, etc. Vous pouvez imaginer ma réaction..

Je n’ai pas cherché à rattraper mon retard, j’ai plongé dans la philosophie avec grand plaisir. Les années ont passé, j’ai étudié la littérature anglo-saxonne, j’en suis devenue fan comme de la littérature russe (j’étudiais ces deux langues). Le blog m’aura permis de découvrir d’autres passionnées de lecture et quelques unes en littérature française classique. Et peu à peu, un cheminement s’est fait dans ma tête. Je lis très peu de littérature française contemporaine (je me contente de suivre 5 auteurs) et je n’ai pas du tout envie d’en lire plus, mais je me plonge avec délice dans la littérature française classique. Maupassant avec Une vie et récemment Octave Mirbeau avec Le journal d’une femme de chambre. J’avoue que j’aime particulièrement la littérature de la deuxième moitié et de la toute fin du 19è Siècle.  Qu’en est-il de Balzac ? Qui a écrit sa Comédie Humaine de 1829 à 1855, et Le Père Goriot en 1835 ?

Il place l’histoire encore plus tôt, en 1819 et les commentaires de mon édition notent plusieurs anachronismes. J’avoue n’avoir pas été très regardante. Mais j’ai quand même senti que la France de cette époque n’est pas encore celle de la fin du 19è S. et il m’a fallu un petit temps d’adaptation.

Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n’en connaîtrez jamais la profondeur. (..) La Maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses.

Mais, j’imagine Cunégonde, lisant ces mots, se dire et alors ? Qu’en as-tu pensé ? Il y a d’abord l’histoire et ensuite il y a Balzac, son style. Car chez moi l’histoire et le style sont essentiels et j’avoue que j’abandonne certaines lectures à cause du style. J’ai tout de suite été frappée par cela : il y a de la flamboyance chez Balzac, de longues tirades – j’ai vraiment eu l’impression d’être dans une pièce de théâtre. La scène des repas chez Madame Vauquer s’y prêtait comme les salons privés de ces femmes qui font tourner la tête à Rastignac. Et puis surtout les longues tirades enflammées de Vautrin sur l’homme, la France, les femmes, la société ou l’agonie du Père Goriot. J’étais donc au théâtre.  Des tirades proches du monologue parfois. Si je les ai appréciées ? Oui, car elles apportent ici un vrai regard sur la société de l’époque et surtout celle que juge Balzac en confiant ses mots à Vautrin ou au Père Goriot sur la paternité.

Je connaissais de nom Eugène de Rastignac, et sa réputation mais ici j’ai découvert qui il était réellement et j’ignorais tout du Père Goriot et de sa ruine. Les personnages sont là, vivants, bien en chair, une vraie galerie de portraits qui m’a beaucoup plue. Balzac ne nous prive pas du Paris sale, malodorant, pauvre, ni du Paris snob, riche, vénal et hypocrite. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, j’ai aimé suivre le parcours d’Eugène et j’ai eu à la fois de la compassion et de la pitié pour ce pauvre Monsieur Goriot.

Ce père avait tout donné. Il avait donné pendant vingt ans, ses entrailles, son amour ; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues.

Je suis donc plutôt satisfaite, car j’ai vraiment craint d’être totalement rebutée par le style et de ne pas pouvoir lire plus de vingt pages mais non ! Il correspond à l’image de cette époque, avec des personnages haut en couleur et en voix. Ai-je eu un coup de coeur comme Cunégonde ? Non. Mais ce n’est pas étonnant quand on connaît un peu mes goûts en littérature, je vais toujours vers une simplicité du style (mais attention : je refuse la platitude ou l’avarice de mots). Je ne suis pas sensible au lyrisme, à la poésie. La grandiloquence, ou la recherche évidente de style me rebutent. Maupassant illustre bien mes propos, j’aime quand les émotions passent à travers des scènes ordinaires, ou des silences. Et j’ai eu peur de découvrir chez Balzac le ton un peu trop didactique mais non, il n’explique pas à ses lecteurs les émotions de ses personnages, il préfère leur donner voix pour juger des moeurs et de la société en générale. Objectif bien différent.

Le monde est un bourbier, tâchons de rester sur les hauteurs.

Donc pas de coup de coeur, mais en écoutant plusieurs Booktubeuses en parler, j’ai bien envie de continuer ma découverte de son oeuvre, pas forcément dans l’ordre. J’ai ainsi remarqué que celles qui avaient lu La cousine Bette en gardait un mauvais souvenir, mais que toutes ont plébiscité La peau de chagrin, Le lys dans la Vallée et Les Illusions Perdues.

Enfin, bon signe, j’ai rempli l’ouvrage de post-it, sur Rastignac, sa jeunesse et ses émois, ses soucis de conscience, sur le Père Goriot et son amour destructeur pour ses enfants et sur Vautrin, représentant digne d’une société en déclin. J’en glisse ici deux ou trois. Je n’apporte pas un regard critique sur la vision des femmes (et rappelez-vous le souhait de Vautrin de s’installer en Amérique et posséder sa plantation avec 200 esclaves) car nous sommes en 1839.

Savez-vous comment on fait ce chemin ici ? par l’éclat du génie ou par l’adresse de la corruption.

En tout cas, je ne regrette pas mon incursion dans les classiques français et je compte bien continuer. Et mon prochain challenge me fait un peu peur, la découverte (encore) d’un autre auteur incontournable : Flaubert. Souhaitez-moi bonne chance ! Et je réalise que je n’ai pas dit un mot sur l’histoire, mais les plus curieux feront comme moi et sauteront dans l’inconnu !

Et j’ajoute aujourd’hui l’avis d’Inganmic, aussi enthousiaste que moi (et bien plus douée pour en parler)

♥♥♥

Editions Le livre de Poche, 2019, 635 pages 

22 commentaires
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Et pourquoi pas

22 commentaires

keisha 15 juin 2020 - 7 h 50 min

Tu es aussi enthousiaste que ta collègue de LC, dis donc. Le père Goriot est un des meilleurs romans de Balzac (et comme je viens de dévorer Honoré et moi de t Lecoq, une bio marrante mais documentée que je recommande) j’espère que tu continueras avec Balzac (et moi aussi que je repiquerai au truc)

Electra 15 juin 2020 - 8 h 46 min

oui j’ai vu que tu avais lu la bio de Titiou Lecoq – j’ai écouté un podcast avec elle et je l’ai trouvée super sympa (il y a deux mois?) du coup j’ai noté son livre quand il sera dispo à la BM. Pour Balzac, oui je vais continuer, reste à trouver le bon roman !

Patrice 15 juin 2020 - 8 h 22 min

Excellente idée de parler du Père Goriot. Cela me donne envie également de replonger dans Balzac que j’avais lu, quant à moi, quand j’étais encore lycéen ! Par contre, j’ai une grosse lacune avec Flaubert que je souhaitais combler prochainement avec Bouvard et Pécuchet ou encore L’éducation sentimentale

Electra 15 juin 2020 - 8 h 48 min

Oui, il était temps que je lise un peu les classiques de mon pays 😉 Je n’ai jamais lu Flaubert non plus et en juillet je vais lire l’éducation sentimentale (un beau pavé, je viens de l’acheter), j’espère aimer !

mingh 17 juin 2020 - 15 h 01 min

Ah, ce pavé ! Je dois l’avoir en plusieurs éditions . Ce que je vais dire est strictement perso ! Je n’avais aucun a priori avant d’ouvrir le roman… mais pour l’avoir beaucoup trop disséquer en fac, il m’est devenu insupportable !!! Ceci dit, il faut l’avoir lu, évidemment .

LuparJu 15 juin 2020 - 11 h 56 min

Je te conseille la bio de Balzac de Titiou Lecoq en effet ! J’ai été nourrie de classiques (parfois trop et en plus j’ai une mère prof de français ;-)) et je n’ai pas appris grand chose sur lui en la lisant mais j’ai adoré son ton et l’énergie qu’elle transmet qui fait de Balzac un proche plutôt qu’un ponte littéraire…
De Balzac, je n’ai finalement pas lu tant de bouquins que ça et je crois que La peau de chagrin reste celui qui m’a le plus touché. Tu l’as lu ?

Electra 15 juin 2020 - 12 h 48 min

Non, le Père Goriot était mon tout premier ! tu as de l’avance sur moi, je suis à la ramasse côté classiques français ! mais tout le monde me dit du bien de La peau de chagrin 🙂

Cunegonde 15 juin 2020 - 12 h 37 min

Merci pour ton retour qui est positif car bien posé et expliqué. Tu as bien compris la démarche de Balzac et celui-ci ne t’a pas dégouté, je suis joie 😉

Electra 15 juin 2020 - 12 h 49 min

De rien ! Ouf .. j’ai eu chaud ! oui, j’ai vraiment apprécié ma lecture, j’aime le ton enjoué et parfois survolté de ses personnages et sa vision de Paris est vraiment intéressante. Il mérite sa renommée !

Cunegonde 19 juin 2020 - 12 h 26 min

😘

Ingannmic 15 juin 2020 - 13 h 50 min

Ah, mais c’est donc une belle réussite que cette LC ! Je te rejoins sur cet aspect théâtral, qui rend le récit vivant, et j’ai aussi beaucoup aimé ses descriptions très imagées et sans pitié pour ses personnages comme pour le milieu où ils évoluent. J’ai assez peu lu les classiques au collège moi aussi, j’avais un prof de français fan du nouveau roman… mais il nous avait donné en fin de 3e (peut-être se sentait-il un peu coupable…) une liste de livres “immanquables”, comportant son lot de classiques (mais aussi Céline, Gracq, Butor…) que j’ai un peu suivie, et j’ai lu de mon côté Flaubert (lis Madame Bovary, L’éducation sentimentale m’avait ennuyée et Bouvard et Pécuchet, s’il est drôle au début, finit par tourner en rond… tu as aussi son Dictionnaire des idées reçues qui est drôle..), Stendhal.. mais pas Balzac ; voilà qui est fait ! Si tu relis Balzac par la suite, n’hésite pas à me faire signe, je t’accompagnerai si mon programme et les envies du moment le permettent ! Et RDV maintenant au 20 juillet (je suis très impatiente…) !
хорошего дня…(j’ai un peu étudié le russe, moi aussi…)

Electra 16 juin 2020 - 21 h 16 min

Merci 😊 désolée la reprise du travail se traduit par le retour aux réunions extérieures. Tu as un bagage littéraire bien plus développé que le mien ! Je vais réfléchir à mon prochain Balzac mais là j’ai Flaubert et notre LC. Donc ça va attendre un peu ! En tout cas merci 😊

Lili 16 juin 2020 - 11 h 14 min

Mais que ce billet me fait plaisir à lire ! J’avais été marquée, moi aussi, par le style extrêmement incisif et percutent de Balzac dans ce texte. Il n’est pas lyrique ; il est décapant et cela est à la jouissif et terrible pour le lecteur. Si tu tentes Le lys dans la vallée, prépare-toi à lire exactement l’inverse, de façon certes très très ironique mais tout de même, il faut se farcir toute cette guimauve avec courage !
J’ai comme projet de lire Les illusions perdues durant l’été, tu voudrais m’accompagner ? Sinon, L’éducation sentimentale de Flaubert fait aussi partie de mes 20 pour 2020 donc je pose ça là comme autre proposition ! J’avais tenté ce dernier il y a longtemps mais je n’avais pas pu dépasser la page 120. Aujourd’hui, puisque j’ai beaucoup aimé relire Madame Bovary et surtout puisque Salammbô a été une de mes plus grosses claques littéraires, je me dis qu’il est temps de redonner une chance à cette éducation !
En tout cas, bienvenue dans le monde merveilleux de Balzac. A ce jour, mon préféré reste Le colonel Chabert. Il a l’avantage d’être court, en plus, ce qui n’ôte rien à sa puissance émouvante.

Electra 16 juin 2020 - 21 h 19 min

Je note pour le Colonel Chabert. Les illusions perdues est un beau pavé et je n’ai pas de vacances cet été du coup j’hésite. Par contre je vais lire en juillet l’éducation sentimentale si ça te tente. J’espère aimer pour ensuite lire Salammbô. Je vais réfléchir pour les Illusions mais plutôt en août du coup !

Lili 18 juin 2020 - 9 h 58 min

L’éducation sentimentale en juillet : avec plaisir ! Salammbô est très à part dans l’oeuvre de Flaubert mais quel chef d’oeuvre !

Autist Reading 16 juin 2020 - 20 h 56 min

Un autre classique, français celui-là, que je me promets de lire un jour depuis….. houlààà, mieux vaut ne pas compter le nombre des années sous peine de mourir de désespoir.

Electra 16 juin 2020 - 21 h 21 min

😂 tu as le temps mais finalement je trouve cela plus facile qu’à l’adolescence. Ses réflexions sont plus compréhensibles, je pense, pour un adulte. Je te préviens je vais continuer à en lire !

Marie-Claude 17 juin 2020 - 5 h 42 min

Enfin, je trouve le temps de venir lire ce fameux billet et… je ne suis pas déçue! Le seul hic, c’est que ça me donne furieusement envie de le lire. Reste à trouver le temps. Mais Balzac pour Balzac, c’est avec Le père Goriot que je débuterais l’aventure.
Pis, aparté, “Madame Bovary” a été un coup de massue, pour moi. Ce roman m’a décâlissée!!!

Electra 17 juin 2020 - 19 h 34 min

Ah super ! Je te sentais si sceptique !! Mais tu vas voir, c’est relevé, épicé ! Mdr pour le décâlissée !! Je note – là j’ai l’éducation sentimentale, j’espère ne pas être déçue !!!

mingh 17 juin 2020 - 15 h 05 min

Je recommande “Le Colonel Chabert” pour continuer Balzac. Et si tu cherches un autre roman (court) à aimer. Essaie George Sand et “Mauprat”. C’est excellent !

Electra 17 juin 2020 - 19 h 35 min

jamais lu George Sand non plus .. je note ! Le Colonel Chabert revient pas mal. Bonne idée de lire des romans courts pour voir si ça passe. Bon Flaubert, ça sera plus long mais bon, j’y crois !

Mes échappées livresques 18 juin 2020 - 10 h 00 min

J’ai lu Eugénie Grandet au collège et j’en garde un très mauvais souvenir avec des pages de descriptions qui n’en finissent pas… Il faudrait que je retente aujourd’hui avec un autre titre pour voir.

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