De l’autre côté des montagnes ∴ Kevin Canty

par Electra
De l’autre côté des montagnes ∴ Kevin Canty

Je n’avais jamais lu Kevin Canty même si je dois prochainement lire son recueil de nouvelles. J’ai décidé d’emporter son roman dans l’avion, et je l’ai dévoré ! Lu d’une traite, impossible de le reposer. Si vous me connaissez, vous savez à quel point j’aime suivre l’histoire de gens simples, ordinaires, au fond de l’Amérique et Kevin m’a offert un moment merveilleux en leur compagnie.

Et un retour au Montana de surcroît. Nous voici à Silverton, petite ville minière du nord-ouest en 1972. Comme de nombreuses villes du Nord en leur temps, la mine d’argent régit toute la vie de la petite ville. Les grands-pères, pères et petits-fils prennent le relais à chaque génération. Malgré les conditions de travail très difficiles, la majorité des hommes ne se posent pas la question. On fait ses études jusqu’au lycée puis on part travailler à la mine, après avoir épousé sa petite-amie à 18 ou 19 ans. Silverton est très loin de l’agitation des grandes villes de la côte Pacifique, du mouvement hippie. Et les habitants regardent bizarrement ceux qui choisissent de s’y installer ou partent faire des études supérieures.

David en l’est exemple type. Il est en troisième année d’université dans un autre Etat, et beaucoup s’interrogent sur son mode de vie, même sa sexualité. Mais on le laisse en paix car son frère Ray, et son père, sont des mineurs respectés. David est un garçon secret qui n’a jamais été attiré par la mine et fréquente en douce son ancienne prof de piano du lycée. Lorsqu’il rentre à la maison, il suit son frère au bar où celui-ci va toutes les semaines faire la fête avec ses autres amis mineurs, dont Malloy, l’époux d’Ann. Jordan, la très jeune épouse de Ray est fatiguée de le voir constamment bourré, à vingt ans à peine, elle est déjà maman de deux petites filles âgées d’un an.

Ann de son côté, rêvait de la Californie et d’une autre vie. Son père, notable, n’a pas compris le choix soudain de sa fille d’épouse un mineur, Malloy. Son amour de lycée. Les deux essaient d’avoir un enfant sans succès, leurs relations sexuelles ne sont plus les mêmes. Ann rêve à nouveau de s’échapper. Parfois elle prend sa voiture et roule longtemps.  Mais un jour une catastrophe survient qui plonge toute la ville dans l’effroi. Lyle, autre personnage phare du roman, se retrouve coincé au fond de la mine, avec un autre mineur. Les voici enterrés vivants ….

C’est peut-être la fin, pense-t-il. Peut-être que ça se termine ici. Peut-être qu’il a bu son dernier verre, baisé sa dernière nana. Il a toujours su qu’il y aurait une fin un jour. Et Lyle n’a jamais été bon pour s’arrêter tout seul. Le premier verre amenait le second, puis le troisième et ainsi de suite. Il se dit qu’il boirait bien un coup. Il boirait volontiers un coup maintenant.

Que dire ? Ceux qui aiment comme moi, le Boss (Bruce Springsteen) auront le sentiment que sa musique vous accompagne tout du long. L’artiste aime les gens ordinaires et Kevin Canty est sa version écrivain. On sent constamment le regard bienveillant de l’auteur sur ses personnages, comme Kent Haruf et c’est, si vous me connaissez, ce qui me plaît tant chez les romans américains. Oh, les personnages ne sont pas des héros, loin de là. Ils ont leurs faiblesses, leurs défauts. Mais ils sont aimables. Impossible de rester impassible face à ces jeunes gens qui répètent la vie de leurs parents, qui noient leur ennui dans la sortie au bar le vendredi soir. J’ai adoré le personnage de Lyle, le plus vieux, la quarantaine, avec un compte en banque bien fourni, mais qui ne sait faire que ça : descendre à plusieurs centaines de mètres creuser la roche.

Lorsque la tragédie frappe, la vie de nos personnages est brisée, s’écroule. L’auteur américain sait magnifiquement reconstituer ses moments intenses d’attente, de crainte et de stupeur. J’ai pensé à « Voyage au bout de l’enfer » de Michael Cimino. Le film racontait l’histoire de trois amis, sidérurgistes dans une petite bourgade de Pennsylvanie partis à la guerre en 1968. L’histoire est évidemment différente, mais au début du film on retrouve cette vie de jeunes gens ouvriers, mariés si jeunes, dont l’avenir est déjà tout tracé.

Il rentre chez lui dans un état de profond désarroi. Tout est emmêlé dans sa tête, le froid, le chaud, le whisky, les ombres des frondaisons dans la lumière des réverbères, les rues pour lui seul. Quand il quitte le boulevard, il marche (…) en chantant un air qui parle de solitude. Un air qu’il invente, un personnage solitaire dans une ville solitaire empreint d’une humeur solitaire dans quelque chose de solitaire, quelque chose sans rime ni raison. Il est complètement ivre. La tristesse génère toujours la note la plus grave, le reflet de ce qu’il y a au fond des choses.

Autant vous dire que je vais m’empresser d’aller sortir le recueil de nouvelles à mon retour et de lire son autre roman traduit aux éditions Albin Michel. Une grande découverte ! Un auteur chouchou en plus, quelle bonne façon de commencer le mois de mars 🙂

♥♥♥♥♥

Editions Albin Michel, The Underworld, trad. Anne Damour, 2018,272 pages

Et pourquoi pas

10 commentaires

jerome 5 mars 2018 - 8 h 10 min

Une de mes toutes prochaines lectures. Tu penses que j’ai hâte de m’y mettre !

Electra 5 mars 2018 - 12 h 44 min

Ah tant mieux !

keisha 5 mars 2018 - 8 h 53 min

J’avais un bon souvenir de son roman paru il y a quelques années, n’hésite pas!

Electra 5 mars 2018 - 12 h 44 min

N’hésite pas a quoi ?? Je l’ai lu ., ou tu parles à Jérôme ?

keisha 6 mars 2018 - 9 h 05 min

N’hésite pas à lire son roman paru il y a quelques années et  » traduit aux éditions Albin Michel » . Il y a 4 ans déjà… Merci à l’éditeur, et l’attachée de presse de l’époque.
http://enlisantenvoyageant.blogspot.fr/2014/01/toutes-les-choses-de-la-vie.html

Electra 6 mars 2018 - 10 h 34 min

Je l’ai déjà commandé. Et toi il faut que tu lises ses autres écrits

La Rousse Bouquine 8 mars 2018 - 12 h 07 min

Il faudrait que je le lise, mais je n’avais pas été très emballée par les premières pages. J’aurais dû persister !

Electra 8 mars 2018 - 14 h 17 min

ah zut ! pourtant je te vois bien aimer cette histoire et les personnages sont attachants. Mais nous sommes tous des lecteurs différents …

Eva 13 mars 2018 - 12 h 07 min

Une de mes prochaines lectures, prévue pour la semaine prochaine! (il faut d’abord que je termine les livres en lice pour le Prix Psychologies…) j’ai hâte!

Electra 13 mars 2018 - 14 h 06 min

Tu dois bien être occupée en ce moment avec ce prix – je pense que tu vas aimer, je sais que Virginie a été déçue – moi j’ai beaucoup aimé. Hâte de savoir ton avis à son sujet !

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