Kentucky Straight ∴ Chris Offutt

par Electra

Les neuf nouvelles de ce recueil vous embarquent au fin fond du Kentucky, du côté de Rocksalt en 1992 – Chris Offutt vous a dessiné une carte, il y a dessiné chaque lieu d’habitation des personnages, les forêts aux alentours et les deux rivières qui entourent la ville.  Dans un mouchoir de poche, se cachent des histoires de familles, d’hommes et de femmes, profondes et touchantes.

La première nouvelle, La sciure, m’a beaucoup marquée. Probablement parce qu’elle résume à elle seule, cette région où la misère sévit depuis la fermeture des mines. Celle où l’on est pauvre de père en fils, où l’on chasse de père en fils, où l’on ne quitte pas les siens. Il n’y a plus de boulot, tant pis. On se marie quand même, au lycée, on boit plus que de raison, on joue aux cartes ou au billard, on perd de l’argent, on fait des gosses,  on baisse sa culotte…

Un monde âpre et violent, où les hommes ont la vie dure, et où les femmes gardent les maisons debout. Avec si peu ! Alors lorsqu’un enfant sort du lot, plus intelligent que la moyenne, il devient suspect aux yeux des autres.

Personne sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison.

Chris Offutt livre un portrait intime très touchant de ces hommes qui ne doivent jamais montrer la moindre faiblesse. Et pourtant lorsqu’ils le font, auprès d’un inconnu comme dans Mauvaise herbe, lorsque William, qui fait pousser de la marijuana, faute de revenus, décide de venir en aide à un homme mordu par son serpent qui s’est faufilé dans sa propriété, au lieu de l’abattre comme son père ou son grand-père l’auraient fait.

L’une des plus émouvantes est probablement “Ceux qui restent” où l’auteur parle de transmission, entre un garçon, dont la mère, éprouvée par la vie, ne jure que par la Bible et son grand-père, Lije, pourtant déclaré mort. Celui-ci est revenu s’installer dans les bois, derrière la propriété. L’auteur nous parle de transmission, de vie et de mort et de chamanisme. La puissance des bois, le respect de la nature, la majesté des cerfs. Car le monde d’Offutt est celui de l’alcool, de la chasse. Benjamin Whitmer avait dit que dans chacun de ses romans, un chien doit mourir. Ici, dans chaque nouvelle, un chien de chasse est tué, car ça porte chance ou à l’inverse, on s’attaque au chasseur à travers son plus précieux outil. Les enfants pleurent leur chien, on leur en offre un autre. On traficote pour remplir l’assiette des enfants, on rêve rarement d’un autre monde, loin de ces montagnes. Les habitants sont des mélanges, la peau sombre des ancêtres esclaves, les pommettes hautes des Indiens (Cherokee ou Shawnee), les yeux clairs des colons blancs.

William se rappela que son père et son grand-père longeaient ce ruisseau pour rentrer de la mine, et il fut soudain heureux de ne pas avoir de fils. La responsabilité de la terre s’arrêterait avec lui. La vie des hommes s’écoulait par à-coups de travail et de boisson, la vie des femmes dans un mouvement lent et continu, telle la berge d’une rivière sur un méandre sinueux.

Quand bien même la possibilité leur est offerte d’aller voir ailleurs, rares sont ceux qui se lancent. On reste sur la terre de ses ancêtres, comme si le terreau possédait un pouvoir unique. La vie passe, les enfants grandissent et on chasse le mauvais sort, en priant ou en croyant à des vieilles légendes, comme cette vieille sage femme qui vit dans les bois. Un recueil émouvant, tendre même si la vie ne les épargne pas. Il y a comme un halo qui recouvre cette région et ses habitants. Chris Offutt a levé le voile sur leurs vies puis l’a reposé délicatement.

♥♥♥♥

Editions Gallmeister, Coll.Totem, trad.Anatole Pons, 2018, 176 pages

Et pourquoi pas

8 commentaires

Jackie Brown 28 mai 2018 - 16 h 09 min

J’ai ce livre dans ma LAL depuis des lustres. Pas sûre d’avoir envie de lire ces nouvelles au moment où on a l’autre à la Maison Blanche (je leur en veux un peu à ces États rouges). À la lecture de ton billet, je me dis que ceci explique cela.

Electra 28 mai 2018 - 16 h 59 min

Le recueil date de 1992 donc il n’explique pas entièrement la situation actuelle. Mais il témoigne aussi du peu d’évolution depuis. Tu as la première édition alors ? Moi je l’avais repéré en anglais.

Jackie Brown 29 mai 2018 - 5 h 45 min

Je crois que je l’avais repéré sur une liste de romans/livres country noir. Ou bien sur goodreads, je ne sais plus. Oui, il date de 1992, mais je voulais bien dire que les mentalités dans ce coin n’ont pas évolué.

Electra 29 mai 2018 - 6 h 46 min

C’est vrai que pas grand chose ne semble avoir changé mais par contre on sait qu’on est en 1992 par rapport aux références et aux âges des personnages.

Marie-Claude 28 mai 2018 - 22 h 14 min

Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ton billet. Tu te souviens? Je l’ai trouvé avec toi, dans l’édition Gallimard. Une aubaine!
J’y viens bientôt.

Electra 28 mai 2018 - 22 h 15 min

Oui ! Je m’en souviens très bien. Tu as eu raison de l’acheter. Il va te plaire ! Que de belles découvertes ce mois-ci

Jean-Marc 29 mai 2018 - 8 h 58 min

Gallmeister fait de l’excellent boulot en rééditant les pépites de La Noire, grande collection de Gallimard dont les livres sont devenus introuvables. Chris Offut est un grand, comme Larry Brown, lui aussi anciennement publié dans La Noire.

Electra 29 mai 2018 - 11 h 28 min

Oui Brown également ! Quel plaisir de les retrouver dans les librairies.

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