En attendant Eden · Elliot Ackerman

par Electra
En attendant Eden · Elliot Ackerman

J’avais repéré ce roman dans les livres à paraître de Gallmeister. Je savais que son auteur, Elliot Ackerman avait été finaliste du National Book Award, après une longue carrière militaire (5 tours en Afghanastan) et que Kevin Powers, l’auteur de Yellow Birds, avait salué ce roman.

Je veux que vous compreniez Mary et ce que Mary a fait. Mais j’ignore si vous y parviendrez. Vous devez vous demander si au bout du compte, dans des circonstances similaires, vous feriez le même choix qu’elle, Dieu vous en garde. (…) Et des mois plus tard, cette nuit-là dans la vallée de Hamrin, j’étais assis à côté d’Eden et j’eus plus de chance que lui lorsque notre Humvee roula sur une mine, nous tuant moi et tous les autres, le laissant, lui, tout juste survivant.

Depuis lors, je continue à traîner dans la parages, je suis seulement de l’autre côté,  je vois tout et j’attends.

Ainsi début le roman – le narrateur est décédé et Eden gît depuis trois ans dans un hôpital.  Quel excellent début d’histoire ! J’ai tout de suite été accrochée par cette intrigue dont le narrateur est un fantôme. Le meilleur ami d’Eden.  Eden dont les blessures sont telles que sa survie est miracle. L’homme est inconscient, le corps terriblement brûlé. Il n’a jamais manifesté le moindre signe à l’encontre du personnel ou de sa famille. Mary a accouché d’une petite fille peu de temps après l’attaque. Depuis elles passent leur vie à ses côtés. La mère de Mary lui dit qu’il n’y a plus rien à faire et qu’elle sacrifie sa vie.

Alors un jour, Mary accepte la vérité – le corps qui gît-là n’est plus Eden, juste une coquille vide, sans visage, ni oreilles, ni mâchoires, dévorés par les flammes et soufflés par l’explosion. Mary accepte de confier sa fille à sa mère et de passer Noël en famille. Loin d’Eden. Son meilleur ami se remémore leur amitié, leurs échanges, leurs proximité en ces temps de guerre et pense à Eden qui hésitait à rempiler pour un deuxième tour alors qu’il essayait d’avoir un enfant. Eden était revenu déjà marqué par la guerre en Irak, Mary et lui n’avait presque plus aucune relation intime. Et Mary, obsédée par l’envie de materner, lui mettait une pression supplémentaire.

Eden n’y pense plus, d’ailleurs, il ne voit presque rien, il sait repérer les blouses blanches qui entrent et sortent, l’aide-soignant qui ne travaille que de nuit qui lui fait peur.  Il sait aussi que la jeune femme qui lui touche la main ou le flanc est sa femme, mais n’a que très peu de souvenirs. Ses seules et uniques pensées vont vers cette blatte qui se promène dans la chambre – Eden a une peur panique de ces bestioles rampantes. Et puis un jour, la blatte grimpe sur le lit et Eden panique. Son rythme cardiaque s’emballe et l’équipe soignante ne sait pas interpréter les signes. Eden est enfermé dans son corps sans moyen de communication. L’homme songe à la mort, il aimerait qu’elle vienne le chercher. Pourquoi ne peut-il pas rejoindre ses amis de l’autre côté ?

Mary revient, Eden a fait un AVC. Ses jours sont désormais comptés. La jeune femme accepte cette idée, elle serait en quelque sorte libérée mais cette pensée l’a fait aussi culpabiliser. Elle accourt à son chevet et découvre soudainement qu’Eden semble avoir tenter de reprendre contact avec le monde extérieur. Il lui revient d’interpréter ces signaux – sont-ils vrais ? Et qu’est-ce que Mary cache ?

Un roman magnifique et poignant sur l’amour, ce qu’on l’est prêt ou non à faire pour l’autre. D’une profonde humanité, il m’a touché par le portrait saisissant de ces trois êtres, tous liés par une histoire que je ne vous dévoile pas ici.

J’ai découvert un auteur qui possède une profonde élégance dans sa prose. Son écriture est économe, sans fioriture mais d’une puissance peu commune. Il sait exactement traduire les affres de la guerre et ce qui lie à jamais ces hommes. Le lecteur devient le quatrième personnage, il pénètre dans ce huit-clos et déroule l’histoire de ces âmes esseulées. L’auteur sait également parfaitement retranscrire l’enfermement, les silences et le poids du secret. Un superbe roman !

J’aime beaucoup sa plume et j’ai hâte de lire les roman Dark at the crossing, finaliste du National Book Award et Green on Blue. J’espère qu’ils seront traduits par Jacques Mailhos qui fait un superbe travail ici.

♥♥♥♥

Editions Gallmeister, Waiting For Eden, trad. Jacques Mailhos, 2019, 155 pages

Et pourquoi pas

13 commentaires

Kathel 4 avril 2019 - 11 h 20 min

Et une tentation de plus, une ! (j’avais déjà repéré ce roman lorsque tu as commencé à le lire, et que tu as publié une photo, je crois)

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Electra 4 avril 2019 - 18 h 34 min

Oui, j’avais publié une photo ! Désolée, mais il vaut le détour, le choix du narrateur et le regard porté sur ces hommes et l’amour de sa femme. Bref, très beau !

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Autist Reading 4 avril 2019 - 13 h 16 min

Bon, ben, maintenant, je sais… 😉

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Electra 4 avril 2019 - 18 h 34 min

tu me fais trop rire ! 🙂

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Marie-Claude 4 avril 2019 - 16 h 46 min

Je sais moi aussi. Je viens de lire un extrait sur le site de Gallmeister et j’ai aussitôt passé la commande à Maud! Grand moment de lecture à l’horizon…

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Electra 4 avril 2019 - 18 h 35 min

Ah génial ! Il est tellement particulier – une vraie pépite ! juste encore un auteur de plus …. mdr !

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Fanny 4 avril 2019 - 18 h 22 min

( la couverture est sublime)
Il a l’air superbe!!!

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Electra 4 avril 2019 - 18 h 35 min

il l’est ! et l’écriture – un vrai plaisir ! je ne sais pas pourquoi cet auteur est si peu connu par ici ?

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Jackie Brown 5 avril 2019 - 4 h 42 min

Tu as remarqué à quel point les couvertures américaine et française sont différentes ? J’ai eu beaucoup de mal à rédiger quelque chose sur ce roman poignant. Mais quelle écriture !

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Electra 5 avril 2019 - 7 h 12 min

Oui, quelle écriture ! Incroyable qu’il ne soit pas plus connu en France ! Pour les couvertures, oui, je le sais trop bien. Du coup, je rachète mes livres en anglais ou en français selon la couverture 🙂

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❤ « En attendant Eden » d’Elliot Ackerman (Gallmeister, 2019) – Les miscellanées d'Usva 8 avril 2019 - 8 h 03 min

[…] l’ont aussi lu et chroniqué : La nuit je mens • […]

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Mes échappées livresques 11 avril 2019 - 10 h 04 min

Parmi les dernières nouveautés Gallmeister il fait partie de ceux qui me tentent le plus et ton avis donne vraiment envie de découvrir cet auteur!

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Electra 11 avril 2019 - 19 h 01 min

ravie car il le mérite ! le ivre est court mais l’écriture est puissante et le choix de narration est vraiment intéressant !

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