Le sang ne suffit pas ⋅ Alex Taylor

par Electra

J’ai découvert le talent d’Alex Taylor lorsque Gallmeister a publié son premier roman, Le verger de marbre en octobre 2016 et j’ai eu un énorme coup de coeur pour l’histoire et le style. J’avais hâte de lire son second, et pourtant une certaine appréhension s’est emparée de moi..

Un premier roman phénoménal, comment l’auteur allait-il pouvoir le surpasser ? Cette idée farfelue m’a quelque peu gâchée ma lecture. Pourquoi comparer deux livres, deux histoires ? Surtout qu’ici, si nous ne sommes pas très loin du Kentucky, nous sommes quand même en 1748. Un contrepied aux romans actuels. Peu d’auteurs américains plongent dans cette période historique des Etats-Unis. L’Amérique n’a pas encore fêté son indépendance. Les premières guerres ont lieu entre les Français (propriétaire d’une terre allant de la Louisiane au Canada, rappelez-vous) et les Anglais.

Revenons à l’histoire. Nous sommes en hiver dans l’Ouest de la Virginie, quand un voyageur affamé arrive tout près d’une cabane en rondins isolée. L’homme, dont on ignore le nom au début (Reathel) erre depuis des mois, accompagné d’un dogue féroce. Lorsqu’il se présente au propriétaire des lieux pour quémander un peu de nourriture et de chaleur, celui-ci lui refuse l’entrée. Or, ici c’est une question de vie ou de mort. Plus rien ne pousse, et les forts de l’armée ne sont plus approvisionnés. La nourriture se fait si rare que l’homme n’hésite pas à tuer le propriétaire. A l’intérieur, il découvre une femme aux traits indigènes, Della. Elle est sur le point d’accoucher, et l’enfant naît le lendemain. Les deux dernières poules sont sacrifiées. Et ils ne sont pas seuls, une ourse rôde et s’attaque à eux. Le dogue intervient.

Quand le crépuscule arriva, il avait déterré le placenta du monticule sous le pin. Il le fit cuire à petit feu, puis il l’assaisonna de sel trouvé dans la calebasse de la femme et le glissa dans son pareflèche, sous le regard du chien tapi dans l’obscurité, l’oeil aiguisé dans la lumière descendante, affûté par la chaleur de l’âtree et le doux trémolo du vent, et le regard du dogue resta fixé sur lui lorsqu’il se tourna sur la paillasse pour dormir, et le chien l’observait encore quand il faut tiré du sommeil aux premières lueurs, comme s’il l’avait veillé toute la nuit.

Della se tait. Car elle se sait recherchée. Son enfant a été promis au chef de la tribu Shawnee, Blacktooth. En échange, celui-ci a promis de ne pas attaquer le fort avoisinant. Mais Della refuse cet accord et fuit.  Le fort envoie alors deux frères à la poursuite de Della. L’enfant étant leur seule chance de survivre à l’attaque des indiens.

J’avoue, j’étais vraiment perturbée au début de ma lecture. Je ne reconnaissais pas l’Alex Taylor que j’avais gardé en mémoire. Fort heureusement, l’histoire a pris le dessus. Préparez-vous à un sacré coup de froid en lisant ce roman. Le froid est probablement le pire ennemi de l’homme : la nourriture disparaît et nos membres perdent toute sensation. Dans un paysage presque apocalyptique, l’auteur américain nous entraine dans une course-poursuite contre la mort. 

Les hommes sont alors absolument prêts à tout. Que ce soit la fuite de cette femme à travers la tempête ou la vie dans le camp, où les hommes sont prêts à tout pour manger : l’ensemble est terrifiant. Alex Taylor dresse de ses ancêtres un portrait fort peu flatteur. Un seul homme éduqué (le médecin) vit au camp et tente de diriger ce monde de hors-la-loi en les prenant pour des imbéciles, et en oubliant leur violence intrinsèque. Lui-même se fera dévorer par ses pairs.

Un roman terriblement froid, violent, où la faim torture les esprits et la peur de la mort pousse les hommes au pire.  Un roman parfois effrayant.  Mais un roman passionnant et une femme prête à tout pour protéger son enfant. Un deuxième roman maîtrisé du début à la fin. Un tout autre livre mais que j’ai aimé et que je pense relire très vite – en hiver au Canada.  Alex Taylor a un style vraiment particulier.  Quel talent !

♥♥♥♥

Editions Gallmeister, Blood speeds the traveler, trad. A.Pons-Reumaux, 2020, 317 pages

Photo by Jessica Johnston on Unsplash

20 commentaires
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Et pourquoi pas

20 commentaires

Fabienne 9 septembre 2020 - 7 h 46 min

Deux romans très noirs et désespérés mais tellement réussis et un auteur que je vais suivre les yeux fermés!

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 08 min

Oui moi aussi ! J’ai son recueil de nouvelles, et ça serait peut être une bonne chose de le ressortir de ma PAL !

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Sunalee 9 septembre 2020 - 9 h 36 min

Je viens de le commencer (j’en suis à peu près là où tu as arrêté ton résumé) et j’avoue que je ne suis pas encore entrée dans l’histoire, mais ça risque de venir, d’après ce que tu dis. Je n’ai pas lu son premier roman, donc pas de comparaison possible pour moi.

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 08 min

Les deux sont très différents. Hâte de te lire, là j’étais à fond dans le boulot et du coup je n’ai pas eu le temps de lire ton blog, je vais me rattraper pendant mes vacances !

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clete purcell 9 septembre 2020 - 12 h 29 min

Comme tu dis, quel talent !

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 09 min

Oui ! J’étais tombée raide dingue de lui avec son premier roman, c’est fou les gens si talentueux ! Bruce Machart est dans la même veine. Bill Beverly aussi.

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Ingannmic 9 septembre 2020 - 20 h 24 min

Je l’ai noté chez Fabienne, ainsi que Le verger de marbre, je vais d’ailleurs commencer par ce dernier, qui est sortie en poche..

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 09 min

Oui, il est en poche. J’ai tellement aimé. J’espère que tu vas être séduite comme moi !

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Chinouk 11 septembre 2020 - 8 h 24 min

J’ai beaucoup aimé l’histoire , en revanche c’est pas du tout passé avec l’écriture de l’auteur que j’ai trouvé… trop 🙁 du coup j’hésite à lire un Verger de Marbre.

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 10 min

ah zut ! Verger de Marbre : les personnages sont si attachants que tu pourrais sans doute oublier le style ? moi j’aime beaucoup.

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Autist Reading 11 septembre 2020 - 18 h 17 min

Craindre la déception à la lecture du nouveau roman d’un auteur après avoir eu un énorme coup de cœur pour le premier, c’est un “mal” qui touche pas mal de lecteurs, je pense. Moi le premier. Il faut parfois se faire (douce) violence et mettre ses craintes de côté pour se lancer. Et souvent, comme c’est ton cas, on a une excellente surprise et on s’en voudrait presque d’avoir douté du talent de l’auteur.
Au-delà de ça, je ne me suis toujours pas décidé à lire Verger de marbre qui attend toujours et prend la poussière.

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 11 min

méchant ! tu loupes quelque chose avec le verger de marbre ! Oui, parfois le second est loin d’être aussi bon et puis le troisième est à nouveau excellent, je sais que les auteurs très prolifiques ont des années moins bonnes (comme le vin) mais là oui il avait mis la barre haute avec son premier roman. Il a pris tout son temps et ça paie !

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L&T 12 septembre 2020 - 10 h 48 min

Je me le réserve pour cet hiver (histoire d’être complètement dans l’ambiance)…

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 11 min

Tu as raison, car il y fait super froid !!!

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athalie 13 septembre 2020 - 8 h 26 min

Vu que le verger de marbre est en poche, je vais commencer par celui là pour une découverte de cet auteur.. D’après ta note, l’ambiance a l’air bien lugubre aussi et si Pollock l’a aimé, c’est une référence dans la noirceur !

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 12 min

Oui ! c’est aussi noir mais les personnages sont peut-être plus attachants ? je pense que tu vas aimer.

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Jérôme 13 septembre 2020 - 10 h 41 min

N’ayant pas lu le premier, je pourrai me lancer dans celui-ci sans élément de comparaison, ce qui est une bonne chose on dirait.

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Electra 13 septembre 2020 - 16 h 12 min

Oui, tu peux te lancer tranquillement et franchement rien de commun dans les deux histoires, l’auteur ne réécrit pas la même chanson 😉

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Mes échappées livresques 15 septembre 2020 - 9 h 50 min

Un auteur que je veux découvrir avec celui-ci ou son précédent.

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Electra 18 septembre 2020 - 19 h 52 min

Commence par le premier, je l’ai tellement aimé, celui-ci est plus rude et difficile de s’attacher aux personnages.

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