Empire of pain · Patrick Radden Keefe

The Secret History of the Sackler Dynasty

par Electra

L’an dernier, mon livre de non fiction préféré fut Say Nothing par l’auteur Patrick Radden Keefe sur la période des Troubles en Irlande du Nord. Lorsque l’auteur a annoncé la parution de son prochain livre, concernant la dynastie des Sackler, j’ai tenté de résister. Mais impossible.

Qui sont les Sackler ? L’une des familles américaines les plus riches au monde, des philanthropes qui ont financé les grandes institutions : Harvard, le Met à New York, Oxford et même Le Louvre. Les Sackler sont trois frères, tous médecins. Ils sont les premiers, et surtout l’ainé, Arthur a avoir cherché des traitements médicamenteux pour soigner les maladies mentales, comme la schizophrénie. Les premiers a avoir cru que ces maladies pouvaient être soignées grâce aux médicaments. Les dépressions aussi. Derrière le valium, se cache la famille Sackler.

Car Arthur voulait plus toujours plus, médecin, il créé sa propre agence de marketing pour promouvoir les médicaments créés dans un laboratoire piloté par ses deux frères. Il maîtrise toute la chaîne. Il est le premier à faire des produits pharmaceutiques un lobbying et une industrie. Le premier à avoir démarché les médecins en leur offrant des cadeaux, de l’argent pour utiliser ses médicaments. Leurs talents conjugués les ont rendu, riches, très riches. Arthur et ses frères restaient toujours en retrait mais l’attrait de la postérité a été plus fort, et très vite, ils sont devenus acheteurs d’art et ont voulu voir le nom de leur père sur les murs des universités les plus prestigieuses, même celles, qui dans les années 30 les avait refusé lors des quotas réservés aux nombres d’étudiants juifs. Un esprit de revanche qui va transformer l’entreprise familiale en l’une des fortunes les plus grandes au monde. Et pendant plus de quarante ans, l’entreprise va continuer de gagner de l’argent et leurs enfants et petits-enfants vont en bénéficier.  Le laboratoire va connaître son plus grand succès dans les années 60 à 80 avec le valium, mais les Sackler cherchent un autre médicament miracle.

Richard, le fils de Raymond, va alors mettre tous ses espoirs sur un opiacé qui pourrait guérir tous les Américains victimes de douleur chronique (mal de dos, articulations, etc.). Il connaît les effets bénéfiques de la morphine, mais celle-ci n’est prescrite qu’aux malades en soins palliatifs. Le risque d’addiction à la morphine est très connu, mais qu’importe lorsque la personne vit ses derniers jours. Qu’en est-il de personnes qui ne sont pas en fin de vie mais qui souffrent quotidiennement ?

Les Sackler savent s’entourer des meilleurs médecins. Ils ont financé des départements dans les universités dédiés à la recherche médicale. Un de leurs employés va alors leur présenter un médicament contenant de la morphine, à une dose supérieure à celle normalement autorisée (et coupée avec l’aspirine par exemple). Ils savent que ce médicament sera soumis à une prescription médicale mais qu’importe. Le risque de dépendance ? Il est tout de suite écarté par Raymond et Mortimer, ainsi que Richard. Arthur est décédé subitement à l’âge de 73 ans. Nous sommes dans les années 90, et les Sackler achètent la validation de la Federal Drug Administration (FDA), l’Agence nationale du médicament américaine. Les Sackler ont toujours réussi à se mettre dans la poche tous ceux qui s’opposaient à eux. D’ailleurs, celui qui leur délivre l’agrément, quitte la FDA l’année suivante et rejoint le laboratoire Purdue Pharma. Ce laboratoire a été créé de toutes pièces par les Sackler pour lancer la plus grande machine de ventes jamais connue. Ils engagent des milliers de commerciaux chargés d’aller démarcher les médecins. Le risque de dépendance ? Non. Richard le répétera toute sa vie : le médicament n’est pas en cause, c’est le patient qui ne respecte pas la prescription.

Les effets de l’OxyCotin doivent durer 12 heures. Il est donc prescrit deux doses quotidiennes mais très vite, les patients remarquent que les effets s’estompent plus vite et en prennent deux, puis trois.. Les médecins consciencieux arrêtent alors de prescrire ce médicament, se rendant compte de l’effet négatif, mais le patient est accro, il est en manque, or la morphine, c’est de l’opium et le cousin de la morphine n’est autre que l’héroïne … Ceux qui ne peuvent plus obtenir d’OxyCotin prennent de l’héroïne.

Mais surtout, cet opiacé va devenir lui-même une drogue. Il suffit de gratter la surface et de l’écraser, pour le sniffer ou l’ingérer et les effets sont immédiats : on plane au septième ciel avant la chute et puis le manque .. Résultat, les trafics explosent. Et bientôt, les fausses ordonnances se font légion. Des médecins, comme cet ostéopathe prescrivent des milliers d’ordonnances, devenant riches.. Les années 90 et surtout les années 2000 voient le nombre d’Américains accros et mourir d’overdose tripler. Les Sackler réfutent toute responsabilité. C’est le patient qui n’a pas respecter la posologie. Leur médicament est inoffensif. Ils s’entourent des meilleurs avocats et dépendant des millions de dollars pour contrer toute critique.

Le livre raconte alors les années de combat, d’élus, de parents ou frères et soeurs qui ont perdu un proche, pour faire tomber les Sackler. Ces derniers ont amassé des milliards, les petits-enfants y prennent part, ils sont 10 au conseil d’administration. A la mort dArthur, la fratrie s’est dissoute et les deux frères passent leur temps à se chamailler. Mais leur promesse de faire un jour don de leur fortune (une promesse faite par les trois frères dans les années 40) tombe vite aux oubliettes. Ils préfèrent s’en mettre plein les poches, et surtout voir leur noms sur des bâtiments d’universités, dans les ailes des plus grands musées comme celui du Louvre …

Comme pour son précédent livre, Patrick Radden Keefe a mené une enquête minutieuse et passionnante sur cette famille qui ne voulait jamais voir son nom associée à crise exceptionnelle.

Si je connaissais un peu le système des lobbies pharmaceutiques, je suis quand même tombée des nues en découvrant ce qui se passe réellement et surtout cette cupidité, cette dépendance à l’argent de la part des Sackler, transmise de génération en génération. L’an dernier, j’ai vu un reportage (sur Arte ou France 2) sur la dépendance de malades français à ces opiacés. Je pensais que cela ne concernait que les Etats-Unis, mais beaucoup de Français sont aujourd’hui dépendant à cette drogue. Heath Ledger, Prince .. Ils ont tous succombé à cette pilule, souvent prescrite banalement par un médecin pour un mal de dos…

Edifiant.

♥♥♥♥♥

Editions Doubleday, 2021, 560 pages

Photo by Michael Longmire on Unsplash

Et pourquoi pas

12 commentaires

keisha 26 octobre 2021 - 8 h 56 min

Un livre à lire absolument, je le sens. Je rencontrais le nom de ce médicament dans certains romans, maintenant je comprends.C’est traduit?

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Electra 26 octobre 2021 - 21 h 33 min

Pas encore mais il le sera sûrement comme le précédent l’a été. On en apprend tellement sur l’industrie pharmaceutique. C’est effrayant parfois.

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uneviedevantsoi.com 26 octobre 2021 - 12 h 46 min

Ça m’a l’air absolument passionnant! Surtout vu tous les dégâts actuels…c’est terrible. Noté en cas d’envie de non fiction, il sera en premier sur la liste 😉
PS Comment va ton rhume ?

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Livr'escapades 26 octobre 2021 - 20 h 54 min

Tu sais à quel point j’aime Patrick Radden Keefe, je ne passerai donc pas à côté !

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Electra 26 octobre 2021 - 21 h 35 min

Oui tu vas adorer 🥰 un page-turner comme le précédent !

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Electra 26 octobre 2021 - 21 h 34 min

Cool 👍 mieux ! J’ai réussi à m’en débarrasser après une cure de gelée royale et ma dose de vitamine D. J’ai vécu deux semaines et demie terribles 😞 donc je me couvre !

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Ingannmic 26 octobre 2021 - 13 h 38 min

Bah ça a l’air passionnant… mais bon, je viens d’ajouter « Ne dis rien » à mes étagères, alors.. celui-ci attendra un peu !
J’ai vu, je pense, le même reportage sur Arte que toi, c’était glaçant et révoltant en effet.

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Electra 26 octobre 2021 - 21 h 36 min

Ah cool pour Ne Dis Rien 😊 il est passionnant ! On se cultive si facilement avec lui

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Marie-Claude 27 octobre 2021 - 15 h 25 min

En voilà un autre que tu m’as très bien vendu. Ne reste plus qu’à patienter… Vivement une traduction.

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Electra 1 novembre 2021 - 14 h 06 min

Oui, il sera traduit je pense, comme son précédent.

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Mes échappées livresques 2 novembre 2021 - 10 h 05 min

Un auteur que j’ai très envie de découvrir après t’avoir lu. Ne dis rien est déjà noté.

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Electra 2 novembre 2021 - 10 h 27 min

Je pense que tu vas aimer, même si les sujets ne sont pas très gais – on apprend plein de choses. L’histoire de la mère de famille dans Say Nothing est vraiment touchante.

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