Révoltée · Evguénia Iaroslavskaïa-Markon

Ci-gît une révoltée, sans parti, sans Dieu et sans maître.

par Electra
2 commentaires

Ces mots sont ceux d’Olivier Rolin qui signent la préface de cette très courte autobiographie (39 feuillets) rédigés à la va vite quelques heures avant l’exécution de leur autrice, une jeune femme de 29 ans. Evguénia sera fusillée en effet, en juin 1931, au camp à destination spéciale des îles Solovki, quelques mois après son mari le poète Alexandre Iaroslavski.

Rien ne prédestinait Guénia (diminutif russe) à cette trajectoire. Née dans une bonne famille juive, un père professeur à l’université de Pétrograd (futur Léningrad) qu’elle admirait et avec qui elle a étudié, la jeune femme croit en 1917 à la révolution russe mais très vite, elle déchante. Les révolutionnaires s’installent au pouvoir et adieu la liberté. Un régime autoritaire s’installe, les Bolchéviques ne sont animés que par le pouvoir, ils ont eu vite fait d’enterrer leurs idéaux. La jeune femme l’explique ici :

De ce fait, le pouvoir soviétique est devenu non seulement conservateur, mais par-dessus le marché contre-révolutionnaire.

Sa rencontre avec son futur époux, le poète et activiste Alexandre Iaroslavski va venir bouleverser sa vie. Malgré une double amputation des pieds suite à un accident, la jeune femme, armée de prothèses continue de battre le pavé et avec son époux commence à exprimer haut et fort leur aversion pour le parti en place. Menacés, les époux quittent la Russie, vivotent à Berlin puis à Paris (où ils sont logés et nourris par la fondation Rothschild) mais Alexandre veut retourner dans son pays, malgré les menaces. Il est prêt à le faire même s’il sait qu’il risque d’être fusillé. De retour à Moscou, il est dénoncé et envoyé au goulag. Guénia choisit alors de quitter son appartement bourgeois pour rejoindre la rue, les voleurs, les vagabonds. Elle veut goûter à la vraie liberté. Vendeuse de journaux, elle arpente les rues nuit et jour. Les conditions sont difficiles et lorsqu’elle n’est pas attaquée en pleine nuit alors qu’elle dort sur un banc, elle apprend à voler. Dès qu’elle a assez d’argent, elle prend le train pour aller voir son époux, enfermé sur les îles Solovki, dans l’attente de son jugement.

Mais la chance va tourner, même si une partie de sa vie reste inconnue, elle explique que cette évènement va précipiter leur chute. L’historienne qui a découvert en 1996 ces feuillets dans les archives du pouvoir, va retrouver la trace d’une condamnation pour tentative d’évasion qui va précipiter l’exécution du poète. Sans le sou, Guénia vole mais elle se fait arrêter, elle donne des faux noms mais un jour la police comprend son jeu et elle est envoyée à son tour dans ces terres lointaines. Elle dort dans une maison sans meubles, avec d’autres condamnés. Se transforme en diseuse de bonne aventure pour gagner de l’argent. Un jour, elle s’enfuit et réussit à retrouver le chemin de la capitale russe mais ce n’est qu’une parenthèse.

Elle précipite sa fin en agressant ses geôliers, en menant des révoltes au sein du camp. Son interrogatoire, ses condamnations sont reproduites dans ce livre. Elle sera à son tour fusillée, au même endroit que son époux quelque mois plus tôt.

Vous savez tout de ma vie à présent – vie de la lycéenne révolutionnaire, de l’étudiante pleine de rêves, de l’amie du plus grand des hommes et des poètes, Alexandre Iaroslavski, de l’éternelle voyageuse, de l’antireligieuse itinérante, de la journaliste de Roul, de la crieuse de journaux, de la voleuse récidiviste et de la vagabonde diseuse de bonne aventure!

Il faut lire ce cri de révolte, cette femme courageuse jusqu’au bout.  Oubliée de tous jusqu’à la découverte de ces feuillets. La préface d’Olivier Rolin lui rend un hommage vibrant et rappelle, en plus des heures sombres du bolchévisme, le courage de ces hommes et femmes qui osèrent lever la voix contre le régime soviétique. Je n’oublie pas la postface d’Irina Fligué et la traduction impeccable.

Editions Points, 2018, trad. Valéry Kislov, чувствующий отвращение, 176 pages

♥♥♥♥

Photo by Radik Sitdikov on Unsplash

Related Articles

2 commentaires

LamartineOrzo 3 juin 2022 - 13 h 32 min

Je parlerais plutôt des heures sombres du stalinisme en ce qui me concerne, et c’est loin d’être la même chose…

Reply
Electra 3 juin 2022 - 20 h 46 min

il n’y pas eu que des heures mais des décennies ! Les victimes se comptent par millions hélas. Mais c’est intéressant de voir la révolte d’une jeune femme à une époque où les femmes étaient reléguées au second rang.

Reply

Laisser un commentaire

* En utilisant ce formulaire, vous acceptez l'utilisation temporaire de vos données pour ce site.