Ce roman a été sélectionné pour le prix du Booker Prize International en 2022 et a fait le buzz sur les réseaux sociaux. J’ai fini par dénicher l’édition qui me plaisait. L’autrice Claudia Piñeiro est une autrice argentine. L’histoire est celle d’Elena. Sa fille unique Rita est décédée et le légiste a conclu au suicide, ce que sa mère réfute. Elena le sait (Elena sabe) : sa fille avait une peur panique de la pluie orageuse et ne serait jamais allée à l’église se pendre au beffroi par un jour de pluie. Et pourtant, ni le médecin légiste, ni l’inspecteur, ni le curé ne veulent entendre raison. Elena est la seule à croire à la thèse du meurtre.
Le roman se déroule sur une seule et unique journée. Mais chaque jour est un vrai parcours du combattant pour Elena, car en plus d’avoir à vivre sans sa fille, son corps est dévoré par la maladie de Parkinson. Si elle ne souffre pas de tremblements, elle souffre autrement : un cou vouté qui l’empêche dorénavant de regarder les gens, une jambe gauche qui refuse d’obéir, une bouche qui bave, et puis ce corps qu’on ne soigne plus … et sans sa fille, tout est plus compliqué. C’est elle qui l’habillait, la coiffait, lui coupait les ongles.. Ce jour-là Elena a décidé de retourner voir le prêtre, l’inspecteur et Isabel. Sa fille avait trouvé Isabel dans la rue il y a vingt ans, pliée en deux par la douleur. Elle l’avait ramenée à la maison et avait discuté avec elle. Etrangement, Elena veut aller lui annoncer la mort de Rita.
Le roman nous plonge dans chaque effort qu’Elena doit faire pour se lever, marcher, avancer. Prendre les transports en commun est un véritable parcours du combattant. Le monde va vite, Elena marche au ralenti. Son temps est désormais rythmé par la prise de médicaments, les seuls qui calment ses douleurs et aident à faire marcher la jambe gauche. Mais ils mettent du temps à agir, et avaler quand on a la tête perpétuellement penchée … Et puis Elena repense à sa fille, c’était sa fille, même si dernièrement elles se chamaillaient souvent, elle était la personne la plus importante de sa vie. Et depuis l’annonce de sa maladie, elle était aussi son aidante. Elena le pense et le dit : elle connaissait sa fille mieux que tout le monde. Le prête, le policier : tous se trompent. Le petit ami, bossu, n’avait rien compris. Seul Elena savait.
Alors elle refait le chemin, rencontre à nouveau les mêmes personnes, réfute leurs propos puis prend un taxi pour retrouver la maison d’Isabel. Lui annoncer la mort de sa fille, et lui demander un service. Rembourser sa dette envers Rita. Un drôle de service …
She doesn’t have a timetable. Her time is measured in pills.
Je n’en dis pas plus. Le roman vous happe : la maladie de Parkinson – jamais je n’avais lu un récit aussi fort sur cette maladie, le détail de chaque geste, de chaque effort qu’Elena doit fournir. On est fatigué avec elle, et pourtant Elena a la volonté de vivre. Elle est revêche et ne veut pas laisser la maladie l’emporter. Elle ne croit pas en Jésus (chose à taire dans ce pays si croyant) mais prie ses propres dieux. Et puis, il y a le suicide de sa fille et le personnage d’Isabel. Le roman prend alors une nouvelle tournure, tout aussi passionnante. J’avoue que j’avais été gênée par l’attitude de Rita mais je n’avais pas fait le lien.
Isabel returned with make up on ..(…) she moves more slowly and she smiles, and she looks as if Elena hadn’t told her ten minutes ago that Rita was found hanged from the bells of a church.
L’autrice, Claude Piñeiro est impliquée dans le mouvement féministe et a combattu pour obtenir enfin, en 2020, le droit à l’avortement. Ce roman est une dénonciation implacable d’une société patriciale, conservatrice et très religieuse qui enferme les femmes dans leur droit de disposer de leurs corps librement. Le portrait de ces femmes traduit cette violence à leur égard, celle d’une femme enfermée dans sa propre corps par la maladie, d’une autre aliénée par la maladie de sa mère et de la dernière trahie par son mari et cette rencontre fatidique. C’est très bien écrit. J’ai noté plein de passages. Le message est si fort.
The car move, and Elena is thankful there’s someone to move it for her.
A lire, de toute urgence. Ses romans ont été traduit en trois langues (allemand, italien, anglais) mais pas encore en français. Hélas !
♥♥♥♥
Editions Charco Press, Elena sabe, trad. Frances Riddle, 2021, 154 pages
Photo de Barbara Zandoval sur Unsplash

2 commentaires
J’ai lu un de romans (Une chance minuscule, disponible en français) mais je n’avais pas vraiment accroché…
ah dommage, je n’ai rien lu d’autre de sa part, du coup je sais juste qu’elle est déjà connue dans son pays mais c’est ce roman qui l’a révélé au monde. J’ai adoré.