Grace ⋅ Paul Lynch

par Electra
Grace ⋅ Paul Lynch

La rentrée littéraire commence fort chez Albin Michel avec le personnage de Grace ! N’ayant jamais lu Paul Lynch (mais ayant son précédent roman dans ma PAL), et adorant l’Irlande, j’étais ravie de partir à la découverte de Grace, toutefois en voyant l’épaisseur du roman, j’ai su qu’il allait demander du temps !

Une lecture exigeante – vous serez prévenu. Mais revenons à l’histoire, qui commence fort, en Irlande, dans le comté de Donegal, situé tout au nord ouest de l’Irlande. Nous sommes en 1845 et le pays traverse une crise sans précédent, la Grande Famine – après deux étés catastrophiques, les champs sont vides, plus rien ne pousse. En particulier la nourriture du pauvre : la pomme de terre. Les gens quittent leur terre pour tenter de trouver du travail, et surtout à manger ailleurs. Le pays entier est dévoré par la faim. Chez les O’Malley, c’est la mère, Sarah, qui n’arrive plus à nourrir ses fils et sa fille unique, Grace. Un jour, elle l’attrape et lui coupe ses cheveux roux, puis l’habille comme un homme avant de la jeter sur la route. Grace doit à présent se débrouiller.

Son petit frère Colly, le préféré de sa mère, à peine âgé de douze ans, décide de la suivre. Les deux enfants partent seuls sur les routes, devant apprendre à se débrouiller. Grace va parcourir l’Irlande du nord au sud, et à travers elle, le lecteur va découvrir l’horreur de la famine. Les populations hagardes, errant sur les routes, les cadavres gisant dans les fossés, les chevaux ou vaches volés et massacrés. Grace, sous le nom de Tim, va finir par trouver du travail un temps, en accompagnant un troupeau de vaches mais ce trésor ravira la haine et la violence des affamés. Chaque nuit passée dehors est synonyme de danger, et Grace a quatorze ans et il lui est de plus en plus difficile de cacher son corps, ses nouvelles courbes et le jour où le sang coule entre ses cuisses, Grace doit de nouveau fuir. Elle se fera un ami, un jeune homme au bras déformé et en ce temps-là, les superstitions vont bon train. Il fait peur aux croyants et en profite pour parfois voler de la nourriture. Les deux vivront des heures difficiles. Le travail est rare et le vol devient bientôt l’unique solution pour ne pas mourir de faim ou de froid. Le pays entier souffre.

Grace regarde la terre et le ciel – ce que l’avenir avait l’air  de promettre n’a été qu’une illusion, et ils ont traversé le monde comme de somnambules en plein rêve.Ce qu’elle a sous les yeux ne devrait pas exister (…) Et elle comprend alors, que ce qui vient de balayer ces champs, aussi léger qu’une petite brise effleurant et imprégnant toute chose, n’est autre que le souffle de la mort.

Grace va traverser des hivers rigoureux et la mort va plusieurs fois venir la voir.  Son voyage est particulièrement dur et violent, et l’on ressent la douleur de ses pieds gelés, la faim qui dévore son esprit. La jeune fille ne cesse en effet de discourir avec des fantômes. Le manque de sommeil et de nourriture l’ont tellement affaibli qu’elle a du mal à se protéger.

Une lecture particulièrement exigeante, avec un style très onirique et lyrique, qui je l’avoue m’a parfois dérouté. J’aime plutôt l’inverse, l’écriture simple de Kent Haruf et j’avoue qu’il m’est arrivé de relire la même page une deuxième fois, en particulier pour les scènes d’action, car j’arrivais difficilement à savoir ce qui s’était passé – l’écrivain aimant jouer avec les mots ou traduire plus les émotions que la réalité. Après un début plutôt laborieux, j’ai été happée par l’atmosphère particulière de ce roman. Pour ma part, j’ai adoré le personnage de Colly et j’ai appris à aimer Grace au fil du temps. En refermant ce livre, je me souviens peu à peu du nombre incroyables de rencontres qu’elle aura fait, d’évènements violents qu’elle aura connus, mais aussi de ces petits instants de bonheur et de l’espoir, qu’elle portera, tout au long de son voyage, celui de retourner chez elle, à Blackmountain. J’ai suivi son parcours avec une carte de l’Irlande et j’ai adoré les références aux légendes locales de l’époque, rappelez-vous qu’à l’époque, l’Irlande n’était pas indépendante. Le nom des héros, les Robins des Bois ou William Wallace irlandais et surtout toutes les croyances, comme celles des esprits malveillants, les pokka.

Les nuits où la tempête brutalisait la maison, comme si une puissance colossale était venue les chasser de la colline. Et maintenant ce grand vent qui se lève, informe, inconcevable, une force plus grande que le monde qui se déplace, invisible, parmi les rayons de la lumière.

Je préviens les âmes sensibles : le roman est éprouvant car le pays entier est plongé dans la famine, les gens errent, désespérés, prêts à tout pour un bout de pain. On vous attaque même pour vos haillons, vos godillots. Les gens ont perdu leur âme. Fort heureusement, le roman finit sur une touche plus positive. Et la fin m’a beaucoup fait penser à Lila de Marilynne Robinson.

♥♥♥♥

Editions Albin Michel, trad. Marina Boraso, 496 pages

Et pourquoi pas

24 commentaires

Ingannmic 21 janvier 2019 - 10 h 08 min

Le sujet est tentant, mais je crains un peu l’excès de lyrisme..

Electra 21 janvier 2019 - 13 h 07 min

J’ai eu peur également n’étant pas du tout sensible à ce style mais finalement non, il réussit à garder les pieds sur terre !

Mes échappées livresques 21 janvier 2019 - 10 h 34 min

un roman qui me tente également mais j’appréhende aussi la plume lyrique et onirique…

Electra 21 janvier 2019 - 13 h 08 min

oui je sais, j’ai abandonné l’auteur d’Asta à cause de ça mais ici non, il garde quand même les pieds sur terre mais son écriture est effectivement particulière !

Fanny 21 janvier 2019 - 11 h 22 min

Déjà repéré. Je suis contente de lire que tu l’as apprécié!

Electra 21 janvier 2019 - 13 h 08 min

Je pense qu’il te plaira, Grace est un personnage unique et sa conversation avec Colly – bref, je serais curieuse d’avoir ton avis !

Marie-Claude 21 janvier 2019 - 12 h 17 min

Comme Ingannmic et Mes échappées livresques, je crains l’excès de lyrisme. Tu sais que j’ai tendance à décrocher rapidement. Et pourtant, je suis tentée de lire un roman sur cette terrible famine. Tu penses que j’arriverais à passer à travers?

Electra 21 janvier 2019 - 13 h 11 min

Oui, je ne sais plus – as-tu lu Asta de Jon Kalman Stefansson ? parce que moi j’avais abandonné son précédent roman (les poissons ont des pieds?) car le lyrisme n’est vraiment pas mon truc ! Ici, il y a effectivement, surtout au début, une tendance au lyrisme mais ensuite les conditions de vie et le parcours de Grace sont tels qu’il garde finalement les pieds sur terre – il y a au début un temps aussi où son côté didactique mais heureusement tout cela disparait. Un style très particulier, mais j’ai tenu bon et je ne le regrette pas ! Si tu passes les 50 premières pages, continue !

Marie-Claude 22 janvier 2019 - 1 h 40 min

Je n’ai pas lu “Asta” par manque d’envie, ayant déjà abandonné un de ses précédents romans, trop lyrique-poétique à mon goût..
Mon instinct me dit que je ne me rendrai pas à la page 50!

Electra 22 janvier 2019 - 19 h 45 min

Moi j’avais aussi abandonné le premier roman de Stefansson et ses envolées lyriques par centaines – ici ce n’est pas le cas, même si son écriture est très appuyée mais moins que Vuillard par exemple. Disons que l’histoire domine le style donc pour moi ça passe mais si tu veux je te l’apporte et tu pourras tenter ?

Christelle 21 janvier 2019 - 15 h 09 min

Je viens de l’acheter, j’en attends beaucoup ! Et je suis dans “Asta”, pour l’instant ça va, le style est superbe mais c’est un peu décousu … Toi qui aimes l’Irlande, as-tu lu Michèle Forbes ? j’en parle dans mes billets récents sur mon blog

Virginie 22 janvier 2019 - 8 h 16 min

@Marie-Claude (et Electra aussi !), avez-vous lu ses 2 romans précédents : “Neige noire” et “Un ciel rouge, le matin” ? Ils sont à mon avis, meilleurs que “Grace”..

Electra 22 janvier 2019 - 19 h 48 min

@Virginie : Non, mais j’ai le second dans ma PAL car l’histoire me tentait, mais du coup j’ai peur que le stye – disons que je vais prendre mon temps entre les deux lectures car j’ai besoin de retourner à mes styles “doudou” entre temps !

Electra 22 janvier 2019 - 19 h 47 min

Moi je n’ai pas du tout adhéré au style de Stefansson, je n’aime pas les envolées lyriques du coup je n’ai même pas tenté Asta … mais tu vas aimer car Lynch a un style aussi très appuyé. J’ai lu ton billet sur Michelle Forbes, et non jamais lu, il va falloir que je me rattrape à moins que son style ne me plaise pas ! Je vais aller lire un extrait en français et un en anglais – merci !

Virginie 22 janvier 2019 - 8 h 14 min

Parfois trop lyrique même si ça se lit bien et que ça donne encore plus de profondeur aux personnages ! Par contre, selon moi, la fin est un peu “facile” et rapide, je n’ai pas trop aimé…

Electra 22 janvier 2019 - 19 h 43 min

Je ne suis pas fan du lyrisme car je trouve qu’un style très simple peut donner tout autant de profondeur aux personnages 😉 Pour la fin, ça ne m’a pas dérangé, j’ai énormément pensé au roman de Robinson du coup je ne me suis pas arrêtée à ça !

Jerome 22 janvier 2019 - 13 h 01 min

J’ai aimé son premier roman mais abandonné le second alors j’hésite. Après le lyrique/onirique c’est pas franchement ma tasse de thé 😉

Electra 22 janvier 2019 - 19 h 44 min

N’ayant lu ni le premier, ni le deuxième .. mais tu as adoré Asta ! Du coup, je pense que si tu peux lire Kellman sans sauter au plafond, tu peux lire Grace !

Lili 24 janvier 2019 - 22 h 33 min

J’ai repéré Paul Lynch depuis quelques années, sans jamais m’y attaquer au final. Ce titre-là me tente tout particulièrement pour une fois. Je prends note du style particulièrement exigeant. Pour le coup, cette précision aurait tendance à me tenter encore plus.

Electra 24 janvier 2019 - 23 h 11 min

tu vas à contre-courant, car souvent il effraie mais tant mieux ! Pareil, je le croisais sans arrêt mais l’histoire ici est vraiment unique et Grace et Colly sont très attachants.

Eva 28 janvier 2019 - 17 h 04 min

Pareil que Jérôme, j’ai aimé le premier, et n’ai pas accroché au second… du coup j’hésite pour celui-ci ! (surtout quand tu parles de plume lyrique, ce dont je ne suis pas fan)

Electra 28 janvier 2019 - 21 h 40 min

Oui, mais je pense que tu t’attacherais aux personnages (te connaissant) mais je le redis : sa plume est effectivement exigeante et un peu déroutante pour moi au départ, mais son portrait de cette ère irlandaise est impressionnant !

Nelfe 2 février 2019 - 0 h 31 min

Mr K l’a lu et l’a adoré. Le mot “exigeant” est aussi apparu dans sa bouche et du coup j’hésite à le lire à mon tour. En ce moment, je suis une limace côté lecture et j’ai peur qu’il ait raison de moi…

Electra 2 février 2019 - 12 h 14 min

Alors si tu es une limace, je te dis : mets-le de côté et va vers des valeurs sûres ! Il est superbe mais c’est vrai qu’il est exigeant et tu vois certains l’abandonnent. Par contre, je pense qu’il te plaira !

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