Un feu d’origine inconnue ⋅Daniel Woodrell

par Electra
Un feu d’origine inconnue ⋅Daniel Woodrell

J’avoue, j’ai lu un polar signé Daniel Woodrell et il m’était presque tombé des mains. Du coup, je me demandais si j’allais retrouver le grand Woodrell, et avec ce roman il m’a totalement bousculé ! Quel plaisir de retrouver sa plume et de penser sincèrement à Faulkner avec ce roman.

Missouri, 1929 – La crise économique vient de frapper le pays et les habitants de West Table veulent oublier en allant danser. Installé au-dessus d’un garage, le Arbor Dance Hall croule de monde ce soir-là. Il fait chaud, c’est l’été et malgré les psaumes du Révérend qui leur promet l’enfer, la foule se presse pour aller boire et danser.  Quelques minutes plus tard, le ciel du comté s’embrase. Le dancing est en feu.

Des boules de feu, diront les témoins. Des corps propulsés dans les airs, et le reste carbonisé. Trente ans plus tard, Alma raconte le drame à son petit-fils Alek. Alma n’a plus trop sa tête, femme de ménage chez des notables, elle vient de sortir d’un long séjour en maison de repos. La mort de sa jeune soeur Ruby la hante toujours, comme de ne pas connaître le coupable. Pourtant Alma a son idée. Alma raconte leur enfance misérable, les amours interdits de Ruby, les journées chaudes d’été, le manque de nourriture, et puis cette enquête qui n’en finit pas.

Jour après jour, en cet été de mes douze ans, je fus réveillé en sursaut en la voyant, le dos éclairé par la lumière de l’aube, dans le léger grincement des ressorts, une brosse à manche d’os glissant le long d’une chevelure digne d’un conte de fées, et peut-être pas des plus heureux. Elle se prénommait Aima et il lui était égal d’être appelée Grandma ou Mamaw, mais il lui arrivait de lâcher une gifle si l’on s’adressait à elle en l’appelant Grannie. Elle était vieille, seule et fière, et mon père m’avait expédié depuis notre ville en bordure du Missouri, non loin de Saint Louis, en signe de réconciliation.

Daniel Woodrell nous entraine comme dans une valse, dans un « tourbillon de portraits saisissants de vérités servis par une langue à la pureté tranchante ».  Toute une ville surgit de terre et on remonte le temps guidé par Alma. On est à ses côtés lorsque ses enfants se battent pour un morceau de pain, lorsque sa soeur Ruby la fait tourner en bourrique. On suit ces hommes au sang chaud qui perdent la tête en croisant cette jeune femme apprêtée. On fuit cet homme de foi qui voit le mal partout, surtout dans ce tripot, dont le feu symbolise le châtiment de Dieu pour leur pêchés. On vient en pèlerinage devant les restes du dancing.

Elle choisit habilement ces heures de tourmente pour me donner son récit de l’explosion du Arbor Dance Hall en 1929, lorsque quarante-deux danseurs de cette bourgade des Ozarks dans le Missouri avaient péri en un instant, les valseurs assassinés en plein élan, soufflés vers les nuages dans une brume rose chassée par d’immenses flammes, et m’expliquer comment c’était arrivé. Voilà qui devenait intéressant – l’émoi de l’incendie, tant de victimes, tant de suspects, si peu de faits, un crime atroce ou un gigantesque accident, un mystère demeuré sans réponse qu’elle pensait avoir résolu.

Si le texte demande une certaine attention, car on passe rapidement d’un personnage à un autre, d’une époque à une autre, j’ai été pour ma part totalement envoutée par les mots de Daniel Woodrell. Hypnotisée par l’atmosphère, j’ai senti l’air chaud et humide, j’ai entendu les jazzmen s’en donner à coeur joie, j’ai vu les garçons d’Alma grandir comme des voleurs de vie, j’ai vu les larmes d’Alma couler.  Parfois, lorsque j’entends des personnes dire qu’elles aiment un écrivain pour son style, je ne sais pas quoi répondre, car chez moi l’histoire doit l’emporter. Mais lorsque Woodrell s’emmêle, alors les deux sont là : un texte magnifique, magistral et une histoire émouvante. Un classique pour moi ! J’aurais recopié tout le texte si j’avais pu.

♥♥♥♥♥

Editions Autrement, The Maid’s version, trad. Sabine Porte, 2014, 184 pages

Et pourquoi pas

8 commentaires

keisha 13 mars 2019 - 8 h 21 min

Quel enthousiasme! Noté!

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Electra 14 mars 2019 - 21 h 56 min

merci ! Oh oui, il vaut vraiment le détour. Il est superbe, très bien écrit

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Virginie 15 mars 2019 - 7 h 39 min

Je l’avais repéré celui-là ! Il me tente beaucoup !

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Electra 15 mars 2019 - 13 h 27 min

Fonce ! Il vient d’être publié en poche ! Il est superbe, il te plaira – et je l’ai lu en français donc je sais que la traduction est excellente 🙂

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Marie-Claude 17 mars 2019 - 0 h 19 min

Noté, évidemment.
Dis-moi, est-ce, jusqu’à maintenant, ton meilleur Woodrell ? Tu en as lu trois, si je ne m’abuse?

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Electra 17 mars 2019 - 13 h 36 min

Oui, j’ai lu un recueil de nouvelles, Winter’s Bone (un hiver de glace), et celui-ci. Du coup, ta question me laisse perplexe ! J’ai adoré Winter’s Bone, la jeune héroïne et l’atmosphère (histoire se déroulant de nos jours), pour l’écriture, j’ai préféré celui-ci. Mais tous deux méritent le détour !

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Jerome 18 mars 2019 - 12 h 55 min

Dire qu’il est dans ma pal depuis des années !!!!

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Electra 18 mars 2019 - 18 h 45 min

Pareil ! Incroyable, non ? il a fallu que je le lise en anglais pour me rappeler que j’avais ce titre de lui en français ! L’écriture est magnifique et la traduction impeccable ! Tu sais quoi faire 😉

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